‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 5 sur 245 · M. DE MAUPERTUIS · texte numérisé non relu

M. DE MAUPERTUIS

Ce n*est point Tusage de faire dans cette académie Téloge des académiciens étrangers que nous perdons : ce seroit en quelque sorte usurper sur les droits des nations auxquelles ils ont appartenu. Mais il est des hommes si fort au-dessus des hommes de chaque nation, qu'aucune n*a plus de droit que les autres de se les approprier, et qu'ils semblent n'avoir été donnés qu'à l'univers.

Nous réclamerons donc ici un bien commun, dont une partie nous appartient : si quelque chose pouvoit nous empêcher d'entreprendre l'éloge de M. de Montesquieu, ce ne seroit que la grandeur du sujet et le sentiment de notre insuffisance. Toutes les académies qui ont eu l'honneur de le posséder ne manqueront pas de rendre le môme hommage à sa mémoire, et s'en acquitteront mieux que nous; mais nous avons cru qu'on ne sauroit trop parler, ni parler dans trop de lieux, d'un homme qui a tant fait d'honneur à la science et à l'humanité ;

1. Cet éloge a été lu dans l'Assemblée publique de rAcadémie royale des scieocea de Berlin, le 5 Juin 1755.

t ÉLOGE

qu'on ne sauroit trop présenter Timage de M. de Montesquieu, dans un siècle surtout où tant de gens de lettres paroissent si indifférents sur les mœurs : où ils ont voulu persuader, et n'ont peut-être que trop persuade, que les qualités de Tesprit et celles du cœur dévoient être séparées, si môme elles n'étoicnt pas incompatibles. Qu'ils se retracent M. de Montesquieu : quand ils verront tant de vertus réunies dans Thomme dont l'esprit fut le plus juste et le plus sublime; quand ils verront les mœurs les plus pures jointes aux plus grandes lumières, ils penseront peut-être que les vices ne sont que la suite de l'imperfection de l'esprit.

Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, naquit dans le château de la Brède, à trois lieues de Bordeaux, le 18 janvier 1689, d'une ancienne famille noble de Guyenne. Son troisième aïeul, Jean de Secondât, sieur de Roques, avoit été maître d'hôtel de Henri 1«% roi de Navarre. Jeanne, fille de ce roi, reine de Navarre et épouse d'Antoine de Bourbon, par un acte du 2 octobre 1561, fait présent à Jean de Secondât, pour récompense de ses services, d'une somme de dix mille livres, pour acheter la terre de Montesquieu.

Jacob de Secondât, fils de Jean, fut gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri II, roi de Navarre, qui fut Henri IV, roi de France. * Ce prince érigea en baronnie la seigneurie de Montesquieu, « voulant, dit-il, reconnoître les bons, fidèles et signalés services qui nous ont été faits par lui et par les siens. »

Jean-Gaston de Secondât, second fils de Jacob, fut président à mortier au parlement de Guyenne.

1. De Thou, dans* ses Mémoires, liv. II, raconte qu*à Agen, en 1581, il fut reçu splendidement par de Roques Secondât. « Ce gentilhomme, dit-il, avoit épousé la tante de Joseph Scaliger, du côté de sa mère; il en avoit eu plusieurs enfants, dont la plupart se mirent au service, entre autres Paul de Secondât, qui fut tué au siège d'Ostende. Il avoit avec lui le frère aîné de Joseph Scaliger, nommé Sylvius, pour qui Jules, leur père, avoit écrit sa Poétique, etc. i»

Son Gis, Jean-Baptiste, un desplus beauxgéniesde son temps, et un des plus grands magistrats, posséda cette charge après lui. Il perdit un fils unique, et laissa ses biens et sa charge à son neveu Charles de Secondât, auteur de YEsprit des lois. Passons rapidement sur toutes ces anecdotes, dont la mémoire de M. de Montesquieu a si peu de besoin, et venons à lui.

Le père de Charles, qui, après avoir servi avec distinction, avoit quitté le service, se donna tout entier à l'éducation de son fils.

Ce fils, qui est M. de Montesquieu, dès sa plus tendre jeunesse, avoit fait unô étude immense du droit civil, et ses talents, perçant de tous côtés, avoient produit un ouvrage dans lequel il entreprenoit de prouver que Tidolâtrie de la plupart des païens ne méritoit pas un châtiment éternel. M. de Montesquieu, auteur, avant le temps, d'un ouvrage rempli d'esprit, eut encore, avant le temps, la prudence de ne point le laisser paroître.

Il fut reçu conseiller au parlement le 2k février 171/(, et président à mortier le 13 juillet 1716. Se trouvant à Paris en 1722, il fut chargé de présenter les remontrances que le parlement de Bordeaux faisoit à Toccasion d'un nouvel impôt sur les vins. ^ M. de Montesquieu se fit écouter favorablement; mais après son départ l'impôt supprimé reparut bientôt sous une autre forme. *

En 1725 il fit l'ouverture du parlement par un discours dont l'éloquence et la profondeur firent voir de quoi il étoit capable dans ce genre. Mais une autre compagnie Tattiroit à elle ; une académie nouvellement fondée à Bordeaux n'avoit eu garde de laisser échapper M. de Montesquieu. Il y étoit entré dès 1716, et avoit réformé cette compagnie dès sa nais-

1. Cétait un impôt de 40 sols sur la sortie de chaqae tonneaa de via.

2. Cétait un impôt de 3 sols pour livre sur toutes les marchandises, en BUS des droits ordinaires d*entrée et de sortie. « Cet impôt existe encore à présent, » disait, en 1753, M. le chevalier de Solignac, dans son Eloge dé Montesquieu,

sance, en lui marquant des occupations plus dignes que celles que son établissement lui avoit destinées. ^

Tout grand qu'est l'exercice de la magistrature dont M. de Montesquieu étoit revêtu, il s'y trouvoit resserré : il falloit une plus grande liberté à son génie. Il vendit sa charge en 1726, et Ton ne pourroit le justifier sur ce qu'il faisoit perdre par là, si, en quittant une place où il interprétoit et faisoit observer les lois, il ne se fût mis en état de perfectionner les lois mômes.

En 1728 M. de Montesquieu se présenta pour la place de l'Académie françoise, vacante par la mort de M. de Sacy. Ses Lettres persanes, qui avoient paru dès 1721 avec le plus grand succès, étoient un assez bon titre ; mais la circonspection avec laquelle s'accordent les places dans cette compagnie, et quelques traits trop hardis de cet ouvrage, rendoient le titre douteux. M. le cardinal de Fleury, effrayé de ce qu'on lui en avoit rapporté, écrivit à l'Académie que le roi ne vouloit pas qu'on y admît l'autétar des Lettres persmies. 11 falloit renoncer à la place ou désavouer le livre. M. de Montesquieu déclara qu'il ne s'en étoit jamais dit l'auteur, mais qu'il ne le désavoueroit jamais. Et M. le maréchal d'Estrées s'étant chargé de faire valoir cette espèce de satisfaction, M. le cardinal de Fleury lut les Lettres persanes, les trouva plus agréables que dangereuses, et M. de Montesquieu fut reçu. '

Quelques mois après M. de Montesquieu commença ses voyages et partit avec miiord Waldgrave, son ami intime, envoyé d'Angleterre à la cour de Vienne. 11 y fit assidûment sa cour au prince Eugène; l'un jouissoit de la vue du plus grand guerrier du siècle, l'autre de la conversation de l'homme du siècle le plus spirituel et le plus aimable.

De Vienne il parcourut la Hongrie, partie de l'Europe qui a si peu tenté la curiosité des voyageurs, et qui par là n'en

1. D'une société littéraire, il avait fait une académie des sciences.

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