‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 61 sur 245 · A. C. Par jour · texte numérisé non relu

A. C. Par jour

l'autre.^ Un de mes amis me mena l'autre jour dans la loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous flmes si bien connoissance, que, le lendemain, je reçus d'elle cette lettre.

Monsieur,

« Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours été la plus vertueuse actrice de TOpéra. Il y a sept ou huit mois que j'étois dans la loge où vous me vîtes hier : comme je m'habillois en prétresse de Diane, un jeune abbé vint m'y trouver; et, sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai beau lui exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me soutient quMl m'a trouvée trèsprofane. Cependant je suis si grosse, que je n'ose plus me présenter sur le théâtre : car je suis, sur le chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable ; et je soutiens toujours, qu'à une fille bien née, il est plus facile de faire perdre la vertu que la modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais réussi, s'il ne m^avoit promis de se marier avec moi : un motif si légitime me fit passer sur les petites formalités ordinaires, et commencer par où j'aurois dû finir. Mais, puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à TOpéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre : car, à présent, que j'avance en âge, et que je perds du côté des charmes, ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours. J'ai appris, par un homme de votre suite, que l'on faisoit un cas infini dans votre pays, d'une bonne danseuse; et que, si j'étois à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection, et m'emmener * avec vous dans ce pays-là, vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui, par sa vertu et sa conduite, ne se rendroit pas indigne de vos bontés. Je suis... »

De Paris, le 2 de la lune de chalTal,' 1712.

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