‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 66 sur 245 · A. C Je voyois aussitôt · texte numérisé non relu

A. C Je voyois aussitôt

j'aie très-bonne opinion de moi, je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos d'une grande ville, où je n'étois point connu. Cela me fit résoudre à quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir s'il resteroit encore, dans ma physionomie, quelque chose d'admirable. Cet essai me fit connoltre ce que je valois réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m'avoit fait perdre, en un instant, l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie, sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la bouche : mais, si quelqu'un, par hasard, apprenoit à la compagnie que j'étois Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah I ah I monsieur est Persan? C'est une chose bien extiaordinairel Comment peut-on être Persan?

De Paris, le 6 de la lune de chalval, 1712.

RHEDI A USBEK.

Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes les villes du monde, et être surpris en arrivant à Venise : on sera toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées, sortir de dessous Teau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où il ne devroit y avoir que des poissons.

Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au monde, c'est-à-dire d'eau vive; il est impossible d*y accomplir une seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète; il ne la regarde* jamais, du haut du ciel, qu'avec colère. *

Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé de vivre dans une ville où mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement ; je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à la médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts : enfin je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma naissance.

De Vonise, le 16 de la lune de chalyal, 1712.

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