‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 2)Chapitre 88 sur 245 · A. Us valent bien la peine · texte numérisé non relu

A. Us valent bien la peine

LETTRE XLVIÏI. 171

J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris, chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de Perse.

Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux à faire que d'étudier cette foule de gens qui y abordoient sans cesse, et qui me présentoient toujours quelque chose de nouveau.^ Je remarquai d'abord un homme, dont la simplicité me plut ; je m'attachai à lui, il s'attacha à moi; de sorte que nous nous trouvions toujours l'un auprès de l'autre.

Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes : Vous trouverez peut-être en moi, lui disje, plus de curiosité que de politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques questions, car je m'ennuie de n'être au fait de rien, et de vivre avec des gens que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille depuis deux jours ; il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné deux cents fois la torture; et je ne les devinerois de mille ans;* ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque. Vous n'avez qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.

1. A. G. Que d'étadier, selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse, dont les caractères me présentoient, etc.

2. A. C. Qui ne m'ait donné la torture plus de deux cents fois; et cependant je ne les devinerois de mille ans.

ilî LETTRES PERSANES.

Qui esV cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si souvent à vos ministres qu'on me dit être d'un accès si difficile? Il faut bien que ce soit un homme de qualité ; mais il a la physionomie si basse, qu'il ne fait guère honneur aux gens de qualité; et d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais il me semble qu'il y a, en général, une certaine politesse commune à toutes les nations ; je ne lui trouve point de celle-là; est-ce que vos gens de qualité sont plus mal élevés que les autres ? Cet homme , me répondit-il en riant, est un fermier; * il est autant au-dessus des autres par ses richesses, qu'il est au-dessous de tout le monde par sa naissance; il auroit la meilleure table de Paris' s'il pouvoit se résoudre à ne manger jamais chez lui; il est bien impertinent, comme vous voyez; mais il excelle par son cuisinier; aussi n'en est-il pas ingrat; car vous avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.

Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait placer auprès d'elle? Comment a-t-il un habit si lugubre, avec un air si gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on lui parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos femmes. C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris ; il connolt le foible des femmes ; elles savent aussi qu'il a le sien. Comment! dis-je, il parle toujours de quelque chose, qu'il appelle la grâce? Non, pas toujours, me répondit-il; à l'oreille d'une jolie femme, il parle encore plus

i. A. Qu*e8t cet homme.

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