‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 111 sur 217 · ûf, VII, m · texte numérisé non relu

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4. Voilà une expression naturelle et véritable do mœurs. Combien de

iOk QRANDEUR ET DÉCADENCE

11 semble qu'une chose avoit rois César en état de tout entreprendre; c'est que, par une malheureuse conformité de noms, on avoit joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Gaule d'au delà les Alpes.

La politique n'avoit point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome ; mais elle n'avoit pas soufTert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule cisalpine, c'est-à-dire, dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Roroagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre êénatus-consulle^ que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Gésène, par lequel on dévouoit aux dieux infernaux, et l'on déclaroit sacrilège et parricide, quiconque, avec une légion, avec une armée, ou avec une cohorte, passeront le Rubicon ^

A un gouvernement si important, qui tenoit la ville en échec, on enjoignit un autre plus considérable encore; c'étoit celui de la Gaule transalpine, qui comprenoit les pays du midi de la France, qui, ayant donné à César l'occasion de faire la guerre, pendant plusieurs années, à tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats vieillirent avec

gens capricieux se précipitent plutôt dans Tinfortune que d*avouer leur tort? Combien de Pompées ne voit-on pas de nos Jours ne soutenir une opinion que parce qulls Font avancée auparavant. (Frédéric II.)

1. Ce sénatus-consulte est une invention de quelque faussaire. Il suflSt de le lire pour juger qu'il est apocryphe. Le voici : Jwtufnandaluque P. B, cos, imp. mili. tyro comiiUo manipularis ve cent, turmcBve legionariœ armât, quisquis es hic sistito vexillum sinito, nec citra hune amnem Ati6iconem, signa, arma^ ductum, comeatum, exercitum traducito. Si quis hnjusce jussionis ergo adversus ierit, feceritve, adjudicatus esto hostis P. R, ac si contra patriam arma tulerit^sacros que pénates e penetralibus aspor' taoerit. Sancito plebisci. senatus ve consulti ultra hos fines arma proferre liceat nemini, — ^. P, Q, R.

lui, et qu'il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avoit point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'auroit point corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avoit pas eu celui de la Gaule cisalpine, Pompée aurait pu l'arrêter au passage des Alpes : au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui, dans les guerres civiles, est la puissance même.

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l'y répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée éperdu ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées; il ne sut que céder et que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor public ; il ne put nulle part retarder le vainqueur ; il abandonna une partie de ses troupes, toute l'Italie, et passa la mer.

On parle beaucoup de la fortune de César : mais cet homme extraordinaire avoit tant de grandes qualités, sans pas un défaut, quoiqu'il eut bien des vices, qu'il eût été bien difficile que quelque armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur ; et qu'en quelque république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée.

César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avoit la côte de la mer, et des forces supérieures, étoit sur le point de voir l'armée de César détruite par la misère et la faim : mais, comme il avoit souverainement le foible de vouloir être approuvé, il ne pouvoît s'empêcher de prêter l'oreille aux vains discours de ses gens S qui le rail-

i. Ses partisans, ses lieutenants.

loient ou Faccusoient sans cesse '. — 11 veut, disoit l'un, se pei*pétuer dans le commandement, et être, comme Aga* memnon, le roi des rois. — Je vous avertis, disoit un autre, que nous ne mangerons pas encore cette année des figues de Tusculum. — Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tète à cette troupe sénatoriale. Ainsi, pour n'être pas blâmé, il fit une chose que la postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d'avantages pour aller, avec des troupes nouvelles, combattre une armée qui avoit vaincu tant de fois.

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique, Scipion, qui les commandoit, ne voulut jamais suivre l'avis de Caton, de traîner la guerre en longueur: enflé de quelques avantages, il risqua tout, et perdit tout: et, lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce parti, la même précipitation perdit la république une troisième fois ^.

Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si longtemps, la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restoient encore.

Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat : et, lorsque, par la paix, les forces sont réunies, cet État a de grands avantages sur les autres qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleui-s, dans

i. Voyei Plutarque, Vie de Pompée, (M.)

2. Cela est biea expliqué dans Appien, De la guerre civile, liv. IV, ch. cviii et suiv. L'armée d'Octave et d'Antoine auroit péri de faim, si Ton n'avoit pas donné la bataille. (M.)

les guerres civiles, il se forme souvent * de grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour; chacun se place et se met à son rang ; au lieu que, dans les autres temps, on est placé, et on Test presque toujours * tout de travers. Et, pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents, lès François n'ont jamais été si redoutables au dehors, qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII, et celle de Louis XIV, L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Gromwell après les guerres du long parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré, en Sicile, une force qui a étonné l'Europe : et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile, et humilier les Turcs.

Enfin, la république fut opprimée : et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers ; il faut en accuser l'homme, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage, et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avaient pensé comme Gaton, d'autres auroient pensé comme firent César et Pompée; et la république, destinée à périr, auroit été entraînée au précipice par une autre main.

César pardonna à tout le monde : mais il me semble

1. A dit : « H se forme toujours de grands hommes »; mais Verralum remplace toujours par souvent,

2. VerrtUum de A veut qu*on lise: souvent, au lieu de presque toujours.

que la modération que l'on montre après qu*on a tout usurpé, ne mérite pas de grandes louanges.

Quoi que Ton ait dit de sa diligence après Pharsale,

Cicéron l'accuse de lenteur avec raison. Il dit à Cassius qu'ils n'auroient jamais cru que le pai-ti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique ; et que, s'ils avoient pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie, ils n'auroient pas fait leur paix, et qu'ils se seroient retirés ^ avec Scipion et Caton eu Afrique *. Ainsi un fol amour ' lui fit essuyer quatre guerres; et, en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avoit été décidé à Pharsale.

César gouverna d'abord sous des titres de magistrature; car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et, comme les peuples d'Asie abhorroient ceux de consul et de proconsul, les peuples d'Europe détestoient celui de roi; de sorte que, dans ces temps-là, ces noms faisoient le bonheur ou le désespoir de la terre ^. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête % mais, voyant que le peuple cessoit ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d'autres tentatives ' : et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains, pour le souiTrir tyran, aimassent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce qu'ils avoient fait.

Un jour que le sénat lui déféroit de certains honneurs, il négligea de se lever ; et pour lors, les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience.

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