CHAPITRE XVI
DB l'État db l'empire, depuis antokin
jusqu'à probus.
Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendoit et s'accréditoit dans Tempire. Il sembloit que la nature humsdne eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui étoit comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus ^
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin, que Marc-Aurële qu'il adopta. On sent, en soi-même, un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement : tel est l'effet qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de soimême, parce qu'on a meilleure opinion des hommes.
La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d'Adrien, la vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats. Mais, lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l'abus du gouvernement militaire parut dans tout son excès; et les soldats, qui avoient vendu l'empire, assassinèrent les empereurs, pour en avoir un nouveau prix.
On dit qu'il y a un prince dans le monde * qui
i. Esprit des lois, XXIV, x.
2. Frédério-GaiUaame I*', roi do Prusse en 1713, mort ea 1740. En
travaille, depuis quinze ans, à abolir dans ses États le gouvernement civil pour y établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des réflexions odieuses sur ce dessein : je dirai seulement que, par la nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d'un prince en sûreté, et non pas quatre-vingt mille ; outre qu'il est plus dangereux d'opprimer un peuple armé qu'uD autre qui ne l'est pas ^
Commode succéda à Marc-Aurële, son père. C'étoit un monstre qui suivoit toutes ses passions et toutes celles de ses ministres et de ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent d'abord.
Ils mirent l'empire à l'enchère, et Didius Julien l'emporta par ses promesses : cela souleva tout le monde; car, quoique l'empire eût été souvent acheté, il n'avoit pas encore été marchandé. Pescennius Niger, Sévère et Albin furent salués empereurs; et Julien, n'ayant pu payer les sommes immenses qu'il avoit promises, fut abandonné par ses soldats*
Sévère défit Niger et Albin : il avoit de grandes qualités ; mais la douceur, cette première vertu des princes, lui manquoit.
La puissance des empereurs pouvoit plus aisément parottre tyrannique que celle des princes de nos jours ^ Comme leur dignité étoit un assemblage de toutes les
mourant il laissait à son fils Frédéric II une armée de 80,000 hommes et un trésor bien garni. Dans sa vie privée, comme dans son gouvernement, c'était un vrai caporal.
i. A : outre qu*un peuple armé est plus dangereusement opprimé qa*un peuple qui ne Test pas.
2. A : Il faut remarquer que la puissance 4cs empereurs pouvoit, etc.
DES ROMAINS, GHAP. XYK 2&9
magistratures romaines; que, dictateurs, sous le nom d'empereurs, tribuns du peuple, proconsuls» censeurs, grands pontifes et, quand ils vouloient consuls, ils exerçoient souvent la justice distributive , ils pouvoient aisément faire soupçonner que ceux qu'ils avoient condamnés, ils les avoient opprimés; le peuple jugeant ordinairement de l'abus de la puissance par la grandeur de la puissance : au lieu que les rois d'Europe, législateurs et non pas exécuteurs de la loi \ princes et non pas juges, se sont déchargés de cette partie de l'autorité qui peut être odieuse ; et, faisant eux-mêmes les grftces, ont commis à des magistrats particuliers la distribution des peines.
Il n'y a guère eu d'empereurs plus jaloux de leur autorité que Tibère et Sévère : cependant ils se laissèrent gouverner, l'un par Séjan, l'autre par Plautien, d'une manière misérable.
La malheureuse coutume de proscrire, introduite par Sylla, continua sous les empereurs; et il falloit même qu'un prince eût quelque vertu pour ne la pas suivre : car, comme ses ministres et ses favoris jetoient d'abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui parloient que de la nécessité de punir, et des périls de la clémence *•
Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de Niger ^ se retirèrent chez les Parthes * : ils leur apprirent ce qui manquoit à leur art militaire, à faire usage des armes romaines, et même à en fabriquer; ce qui fit
i. A. et non pas exécuteon des lois.
3. Dans A. ce paragraphe est placé avant les denx qui précèdent.