‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 166 sur 217 · L'impératrice Théodora. (M · texte numérisé non relu

L'impératrice Théodora. (M

loi d'une seule femme donna à ce sexe Tempire ^ ; ce qui mit quelquefois de la foiblesse dans le gouvernement.

Le peuple de Constantinople étoit de tout temps divisé en deux factions, celle des bleus, et celle des verds : elles tiroient leur origine de Taffection que Ton prend dans les théâtres pour de certains acteurs plutôt que pour d'autres. Dans les jeux du cirque, les chariots dont les cochers étoient habillés de verd disputoient le prix à ceux qui étoient habillés de bleu; et chacun y prenoit intérêt jusqu'à la fureur.

Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de Tempire, étoient plus ou moins furieuses, à proportion de la grandeur des villes, c'est-à-dire de l'oisiveté d'une grande partie du peuple.

Mais les divisions, toujours nécessaires dans un gouvernement républicain pour le maintenir, ne pou voient être que fatales à celui des empereurs '; parce qu'elles ne produisoient que le changement du souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.

Justinien, qui favorisa les bleus, et refusa toute justice aux verds ', aigrit les deux factions, et par conséquent les fortifia.

Elles allèrent jusqu'à anéantir l'autorité dos magistrats: les bleus ne craignoient point les lois, parce que l'empereur les protégeoit contre elles; les verds cessèrent de les

1 . A. Donna à ce sexe l'empire, c^est-à-dire, mit dans le gouvernement une foiblesse naturelle.

i. A. Ne pouvoient être que fatales à un gouvernement despotique; parce qu'elles ne pouvoient produire que le changement, etc.

3. Cette maladie ttoit ancienne. Suétone tn Calig,, c. uv., dit que Caligula, attaché à la faction des verds, haissoit le peuple, patxe qu'il applaudissoit à l'autre. ( M.)

respecter, parce qu'elles ne pouvoient plus les défendre K

Tous les liens d'amitiéy de parenté, de devoir, de reconnoissance, furent ôtés : les familles s'entre-détniisirent : tout scélérat qui voulut faire un crime fut de la faction des bleus ; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des verds.

Un gouvernement si peu sensé étoit encore plus cruel; Tempereur, non content de faire à ses sujets une injusUce générale en les accablant d'impôts excessifs, les désoloit par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières.

Je ne serois point naturellement porté à croire tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son Histoire secrète,' parce que les éloges magnifiques qu'il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages affoiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.

Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour Y Histoire secrète. La première, c*est qu'elle est mieux liée avec l'étonnante foiblesse où se trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les suivants.

L'autre est un monument qui existe encore parmi nous : ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit, dans le cours de quelques années, la jurisprudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les trois cents dernières années de notre monarchie.

Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance ', qu'on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire, à moins qu'on n'ex-

1. Pour prendre une idée de Tesprit de ces temps-là, il faut Toir Théophanès, qui rapporte une longue conversation qu*il y eut au théâtre entre les verds et l'empereur. (M.)

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