M De grands hommes. » (Édit
bition, mais aucun amour pour la gloire : je voyois bien que votre âme étoit haute ; mais je ne soupçonnois pas qu'elle fût grande : tout, dans votre vie, sembloit me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeoit, avec plaisir, de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains; vous avez exercé, sans pitié, les fonctions de la plus terrible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : Sylla, jusqu'à quand répandras-tu le sang romain? Veux-tu ne commander qu'à des murailles? Pour lors, vous publiâtes ces tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen ^.
Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m'a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j'avois gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille, que l'ennui, que le dégoût, qu'un caprice m'eussent fait quitter le gouvernement I Mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avoit pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature étoit mon seul asile. J'ai paru devant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens; et j'ai osé leur dire : Je suis prêt à rendre compte de tout le sang que j'ai versé pour la république ; je répondrai à tous ceux qui viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère. Tous les Romains se sont tus devant moi.
i. Eiprit des lois, VI, 15; XII, 16.
Cette belle action, dont vous me parlez, me parott bien imprudente. II est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier et de prendre pour juges des gens qui vous dévoient tant de vengeances?
Quand toutes vos actions n'auroient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenoient des crimes affreux dès que vous ne Tétiez plus.
Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la république 7 Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat, pour ce peuple, qui, s'imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l'esclavage, cherchoit à abolir la magistrature même?
Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son maître. C'est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans l'Italie.
Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indocile. 11 a été forcé, malgré lui, à ravager la terre et à soumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. A présent que l'univers n'a plus d'ennemis à nous donner, quel seroit le destin de la république? Et, sans moi, le sénat auroit-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marius, ou au premier tyran qui lui auroit fait espérer l'indépendance ?
Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. Mais, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.
La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers; et elle est pourtant utile aux humains.
La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marins n'ont pas été proscrits*.
11 faut que je l'avoue* ; Sylla, vous m' étonnez. Quoi ! c'est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang? Et vous avez eu de l'attachement pour elle?
Eucrate, me dit-il, je n'eus jamais cet amour dominant pour la patrie dont nous trouvons tant d'exemples dans les premiers temps de la république; et j'aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu'aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l'affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d'être l'esclave ni l'idolâtre de la société de mes pareils ; et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j'ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand peuple de
i. « Proscripts. V (Édit. 1748.)
S. n faut qae Je vous l'avoue. (Édit. 1748.)