‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 21 sur 217 · A. Cibaris · texte numérisé non relu

A. Cibaris

Ce qu'on doit surtout remarquer dans le Temple de Gnide, c'est qa*Anacréon même y est toujours observateur et philosophe. Dans le quatrième chant, il paraît décrire les mœurs des Sybarites, et on s'aperçoit aisément que ces mœurs sont les nôtres» (D^Alembert.)

différence entre les voluptés et les besoins ; on bannit tous les arts qui pourroient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix, aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance étemelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et la mollesse*.

Les hommes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes; ils composent si bien leur teint; ils se frisent avec tant d'art; ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre : chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour: on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé ; on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.

Les faveurs n'y ont que leur réalité propre ; et toutes ces circonstances qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand prix, ces engagements qui paroissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux moment, tant de conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière : tout cela est inconnu à Sybaris *.

1. A. A encourager le luxe et à flatter la mollesse. 1» Colardeau :

La beauté sans pudeur y cède sans amour.

Chaque jour Yoit finir l'espoir de chaque jour. On n'y recherche point ce bien, ce bien suprême. Ce doux plaisir d'aimer, d'être aimé comme on aime. D'un éclair de bonheur on s'y laisse éblouir, On demande, on obtient, et l'âme croit jouir. Jouir I Non, mon ami nul charme n'onvironne,

Encore si elles avoient la moindre modestie, cette foible image de la vertu pourroît plaire : mais non, les yeux sont accoutumés à tout voir, et les oreilles à tout entendre.

Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.

Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure : ils quittent un plaisir qui leur déplaît, pour un plaisir qui leur déplaira encore ; tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines : un citoyen fut fatigué, toute une nuit, d'une rose qui s'étoit repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affoibli leurs corps, qu'ils ne sauroient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds ; les voitures les plus douces les font évanouir ; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instants ^

Ils passent leur vie sur des sièges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans être

Ne précède, ne suit les faveurs qae l'on donne. On est bientôt heureux ; mais on n'est rien de plus. Ces détails si touchants, ces combats, ces refus ; Tous ces soins, tous ces maux, toutes ces jouissances. Ce coBtiaste enchanteur de craintes, d'espérances. Tant de moments heureux avant l'heureux moment, Les doutes de l'amante et les yœux de l'amant. Cette pudeur aimable oncor plus qu'importune, Mille plaisirs pour un, cent conquêtes pour une, Tous ces riens, en un mol, dont l'amour fait le prix : Voilà ce que jamais n'a connu Sybaris.

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