‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 41 sur 217 · II · texte numérisé non relu

II

Bientôt nous arrivons près de Tantre fameux D*où sortent les arrêts que Toracle prononce : Tout le peuple, roulant à flots tumultueux, Avec un bruit confus attendait sa réponse.

Je m^avance : Aristée emporté loin de moi, Aristée est déjà dans les bras de Camille :

J'appelle encor Tbémire; enfin je l'aperçoil Furieux, j'allais dire : Ah! perfide, est-ce toi?... Mais elle me regarde, et je deviens tranquille. Ainsi, lorsqu'Alecto vient troubler l'univers. Un seul regard des dieux la renvoie aux enfers.

Ah ! dit-elle, pour toi j'ai versé bien des larmes!

Le soleil a trois fois parcouru ces climats,

Depuis que tu nourris mes mortelles alarmes.

Je disais : Non, mes yeux ne le reverront pas.

Quel noir pressentiment! Dieux puissants que j'implore!

Dieux tant de fols témoins de nos tendres amours 1

Je ne demande point si son cœur m'aime encore;

Je ne veux que savoir le destin de ses jours :

S'il vit, puis-je douter qu'il ne m'aime toujours 7

Excuse, m'écriai-je, excuse mon délire I

La sombre jalousie a troublé mes esprits :

J'allais haïr... ô ciel!... et ma fureur expire;

Mais après le danger de perdre ma Tbémire

De ma félicité je sens mieux tout le prix.

Viens donc sous ces berceaux où l'amour nous appelle ;

Les dieux ont pu tromper, mais non changer mon cœur

Viens, c'est un crime affreux de te croire infidèle.

Et je veux par ma flamme en expier l'horreur.

Non, jamais des enfers les retraites heureuses. Faites pour le repos des ombres vertueuses, Ni les bois de Dodone, et ses chênes sacrés.

Ni ces riches bosquets où sont des fruits dorés. Jamais tous ces beaux lieux n'auraient su me séduire, Autant que le bocage embelli par Tbémire.

Ln Satyre nous vit; il «uivait follement Une Nymphe échappée à son emportement.

Heureux amants, dit-il, vos yeux savent s'entendre ; Vous payez un soupir d'un soupir aussi tendre : Mais mol, d^une cruelle en vain je suis les pas, Plus malheureux encor quand elle est dans mes bras. Près de nous, une Nymphe errante et solitaire. Sentit, en nous voyant, s'humecter sa paupière : Non! c'est, dit-elle, encor pour nourrir mes tourments, Que le cruel Amour me fait voir ces amants !

Nous vîmes Apollon au bord d'une onde pure :

Brillant par son carquois et par sa chevelure. Sur les pas de Diane il marchait dans les bois ; Il accordait sa lyre. On a vu mille fois Les arbres, les rochers accourir pour l'entendre. Et le lion terrible en revenir plus tendre :

Mais nous écoutions peu cette divine voix.

On eût dit que Thémire, à toute la nature Donnait, en ce moment, le signal du bonheur : Le Zéphir, à nos pieds, caressait chaque fleur ; L'eau baignait son rivage avec un doux murmure ; Les myrtes, étendus comme un dais de verdure. En s'embrassant sur nous exhalaient leur odeur ; Des ramiers soupiraient sous le même feuillage ; Et l'essaim des oiseaux, dans son joyeux ramage. Chantait déjà la gloire et le prix du vainqueur.

Je vis l'Amour, pareil au papillon folâtre. Voler près de Thémire, et sur ses beaux cheveux Baiser son front naïf, et sa bouche, et ses yeux ; Descendre, et s'arrêter sur sa gorge d'albâtre. Ma main veut le saisir ; j'avance,. . . il prend l'essor : Je le suis, je le trouve aux pieds de mon amante ; 11 fuit vers ses genoux, et je l'y trouve encor. J3 le suivais toujours, si Thémire tremblante, Thémire toute en pleurs, n'avait su m'arrêter :

J'allais atteindre enfin sa retraite charmante Mais elle est d'un tel prix qu'il ne la peut quitter

C'est ainsi que résiste une tendre fauvette, Qu'auprès de ses petits l'amour semble enchaîner : Sous la main qui s'approche, immobile et muette. Rien ne peut la contraindre à les abandonner.

Thémire entend ma plainte, et devient plus sévère ; Elle voit ma douleur, et ne s'attendrit pas.

Je cessai de prier, et je fus téméraire :

Thémire s'indigna; je craignis sa colère; Je tremblai, je pleurai; bientôt nouveaux combats, Nouveau courroux... enfin je tombai dans ses bras , Et mon dernier soupir s'exhalait sur sa bouche ; Mais en me repoussant, Thémire moins farouche Met la main sur mon cœur... et j'échappe au trépas.

Pour me désespérer, que t'al-je fait ? dit-elle. D'une indiscrète ardeur modère le transport : Va ! je suis moins que toi dure, injuste et cruelle ; Je n'eus jamais dessein de te causer la mort. Et tu veux m'entratner dans la nuit éternelle I Ouvre ces yeux mourants, au nom de nos amours. Ou tu verras les miens se ïermer pour toujours. Jusqu'au dernier moment, Thémire inexorable, A force de vertu, rappelle ma raison :

Elle m'embrasse, hélas I et j'obtiens mon pardon ; Mais sans aucun espoir de devenir coupable.

Fl2i DU IV* ET DERNIER CHAUT.

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