‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 70 sur 217 · L'Espagne et la Moscovie. (M · texte numérisé non relu

L'Espagne et la Moscovie. (M

anciennes^ : il agissoit avec Aonibal comme il avoit agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il avoit refusé de faire aucun accommodement, tandis qu'il seroit en Italie : et je trouve dans Denys d'Halicarnasse', que, lors de la négociation de Coriolan, le sénat déclara qu'il ne violeroit point ses coutumes anciennes; que le peuple romain ne pouvoit faire de paix, tandis que les ennemis étoient sur ses terres ; mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderoit tout ce qui seroit juste.

Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes : le sénat refusa de racheter les prisonniers, et envoya les miséi'ables restes de l'armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun honneur militaire, jusqu à ce qu'Annibal fut chassé d'Italie.

D'un autre côté, le consul Térentius Varron avoit fui honteusement jusqu'à Yenouse : cet homme, de la plus basse naissance, n'avoit été élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe : il vit combien il étoit nécessaire qu'il s'attirât dans cette occasion la confiance du peuple : il alla au-devant de Varron, et le remercia de ce qu'il n'avoit pas désespéré de la république'.

Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques milliers

i. Uq plan toujours suivi pied à pied doit condoiro tout État & la nécessité des plus Yaaies projets. (FRtfotfsic II.)

S. AtUiquitéf romamu, liv. VIII. (BL)

3. Bossuet, Discourt, UI* partie, ch. vi. « Le sénat Ton remercia publiquement, et dés lors on résolut, selon les anciennes maximes, de n'écouter, datfs ce triste état, aucune proposition de paix. L*ennemi fut étonné; le peuple reprit cœur, et crut avoir des ressources que le sénat connoissoit par sa prudence. »

d'hommes), qui est funeste à un État; mais la perte imaginaire et ledécouragement, qui le privent des forces mêmes que la fortune lui avoit laissées ^

Il y a des choses que tout le monde dit, parce qu'elles ont été dites une fois. On croit qu'Âhnibal fit une faute insigne de n'avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes*. Il est vrai que d'abord la frayeur y fut extrême : mais il n'en est pas de la consternation d'un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours en courage', comme de celle d'une vile populace, qui ne sent que sa foiblesse. Une preuve qu'Annibal n'auroit pas réussi, c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours.

On dit encore qu'Annibal fit une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s'amollit : mais l'on ne considère point que Ton ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n'auroient-ils pas trouvé partout Capoue? Alexandre, qui commandoit à ses propres sujets, prit, dans une occasion pareille, un expédient qu'Annibal, qui n'avoit que des troupes mercenaires, ne pouvoit pas prendre : il fit mettre le feu au bagage de ses soldats , et brûla toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit^ que Kouli-Kan', après la conquête des Indes, ne laissa à chaque soldat que cent roupies d'argents

1. Très-vrai et solide. LMmagination frappée du soldat est un fantôme imaginaire qui gagne plus de batailles que la force réelle ou la supériorité de renoemi. (Fa^Déaic II.)

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