‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditions (volume 5)Chapitre 80 sur 217 · Aussitôt après · texte numérisé non relu

Aussitôt après

Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens : mais, après qu'on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexte qu'ils avoient demandé qu'on fit la paix avec Persée.

Quand ils avoient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordoient une trêve au plus foible,qui se croyoit heureux de l'obtenir, comptant pour beaucoup d'avoir différé sa ruine.

Lorsque l'on étoit ocupé à une grande guerre, le sénat dissimuloit toutes sortes d'injures, et attendoit, dans le silence, que le temps de la punition fût venu : que si quelque peuple lui envoyoit les coupables, il refusoit de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle, et se réserver une vengeance utile.

Gomme ils faisoientà leurs ennemis des maux inconcevables, il ne se formoit guère de ligue contre eux ; car celui qui étoit le plus éloigné du péril ne vouloit pas en approcher.

Par là, ils recevoient rarement la guerre, mais la faisoient toujours dans le temps, de la manière, et avec ceux qu'il leur convenoit : et de tant de peuples qu'ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n'eussent souffert toutes sortes d'injures, si l'on avoit voulu les laisser en paix.

Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs qu'ils envoyoient chez les peuples qui n'avoient point encore senti leur puissance, étoient sûrement maltraités : ce qui étoit un prétexte sûr pour faire une nouvelle guerre ^

Gomme ils ne faisoient jamais la paix de bonne foi, et

i. Un des exemples de cela, c*est leur gaerre contre les Dalmates. Voyez Polybe, XXXII, chap. ux. (M.)

que, dans le dessein d'envahir tout, leurs traités n'étoient proprement que des suspensions de guerre, ils y mettoient des conditions qui commençoient toujours la ruine de l'État qui les acœptoit. Ils faisoient sortir les garnisons des places fortes, ou bornoient le nombre des troupes de terre, ou se faisoient Uvrer les chevaux ou les éléphants; et, si ce peuple étoit puissant sur la mer, ils l'obligeoient de brûler ses vaisseaux, et quelquefois d*aller habiter plus avant dans les teiTes.

Après avoir détruit les armées d'un prince, ils ruinoient ses finances, par des taxes excessives, ou un tributs sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre; nouveau genre de tyrannie qui le forçoit d'opprimer ses sujets, et de perdre leur amour.

Lorsqu'ils accordoient la paix à quelque prince, ils prenoient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage; ce qui leur donnoit le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avoient le plus proche héritier, ils intimidoient le possesseur; s'ils n'avoient qu'un prince d*un degré éloigné, ils s'en servoient pour animer les révoltes des peuples.

Quand quelque prince ou quelque peuple s'étoit soustrait de Fobéissance de son souverain, ils lui accordoient d'abord le titre d'allié du peuple romain*; et par là ils le rendoient sacré et inviolable : de manière qu'il n'y avoit point de roi, quelque grand qu'il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa famille.

Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servi-

1 . A. Ils ruinoicDt ses fiaances, ea le mulctant par un tribut ou des taxes excessives, etc.

2. Voyez surtout leur traité avec les Juifs , au premier livre des Machabées, chap. vut. (M.)

tude, il étoit néanmoins très-recherché^; car on étoit sûr que l'on ne recevoit d'injures que d'eux, et l'on avoit sujet d'espérer qu'elles seroient moindres : ainsi, il n'y avoit point de services que les peuples et les rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour l'obtenir.

Ils avoient plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur étoient unis par des privilèges, et une participation de leur grandeur, comme les Latins et les Berniques : d'autres, par l'établissement même, comme leurs colonies; quelques-uns par les bienfaits, comme furent Massinisse, Euménès et Attalus, qui tenoient d'eux leur royaume ou leur agrandissement ; d'autres, par des traités libres ; et ceux-là devenoient sujets par un long usage de l'alliance, comme les rois d'Egypte, de Bithynie, de Gappadoce, et la plupart des villes grecques ; plusieurs enfin, par des traités forcés, et par la loi de leur sujétion, comme Philippe et Antiochus : car ils n'accordoient point de paix à un ennemi, qui ne contint une alliance ; c'est-à-dire, qu'ils ne soumettoient point de peuple qui ne leur servit à en abaisser d'autres.

Lorsqu'ils laissoient la liberté à quelques villes, ils y faisoient d'abord naître deux factions*; l'une défendoit les lois et la liberté du pays, l'autre soutenoit qu'il n'y avoit de loi que la volonté des Romains : et, comme cette dernière faction étoit toujours la plus puissante, on voit bien qu'une pareille liberté n' étoit qu'un nom.

Quelquefois ils se rendoient maîtres d'un pays, sous prétexte de succession : ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les testaments d'Âttalus, de Nicomède' et

i. Ariarathe fit un sacrifice aux dieux, dit Polybe, pour les remercier de ce qa*il avoit obtenu cette alliance. (M.) S. Voyez Polybe sur les villes de Grèce. (M.) 3. Fils de PhUopator. (M.)

d'Appion ; et TÉgypte fut enchaînée par celui du roi de Cyrène.

Pour tenir les grands princes toujours foibles, ils ne vouloient pas qu'ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avoient accordé la leur ^ ; et, comme ils ne la refusoient à aucun des voisins d'un prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui laissoitplus d'alliés.

De plus, lorsqu'ils avoient vaincu quelque prince considérable, ils mettoient, dans le traité, qu'il ne pourroit faire la guerre pour ses différends avec les alliés des Romains (c'est-à-dire, ordinairement avec tous ses voisins]; mais qu'il les meltroit en arbitrage : ce qui lui ôtoit, pour l'avenir, la puissance militaire.

Et, pour se la réserver toute, ils en privoient leurs alliés même : dès que ceux-ci avoient le moindre démêlé, ils envoyoient des ambassadeurs qui les obligeoient défaire la paix. Il n'y a qu'à voir comme ils terminèrent les guerres d'Attalus et de Prusias.

Quand quelque prince avoit fait une conquête, qui souvent l'avoit épuisé, un ambassadeur romain survenoit d'abord, qui la lui arrachoit des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une parole, ils chassèrent d'Egypte Antiochus*.

Sachant combien les peuples d'Europe étoient propres à la guerre, ils établirent comme une loi, qu'il ne seroit permis à aucun roi d'Asie d'entrer en Europe, et d'y assujettir quelque peuple que ce fût*. Le principal motif delà

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