‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditionsChapitre 290 sur 442 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

COIIMENT QUELQUES LEGISLATEURS ONT CONFONDU LES PRINCIPES QUI GOUVERNENT LES HOUIIES^

Les mœurs et les manières sont des usages que les lois n'ont point établis, ou n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu établir.

II y a cette différence entre les lois et les mœurs, que les lois règlent plus les actions du citoyen, et que les mœurs règlent plus les actions de Thomme*. Il y a cette différence entre les mœurs et les manières, que les premières regardent plus la conduite intérieure, les autres Textérieure.

Quelquefois, dans un État, ces choses' se confondent. Lycurgue fit un môme code pour les lois, les mœurs et

i. Montesquieu prête au législateur des intentions qu*il n'a pas eues, et lai attribae un pouvoir qui ne lui appartient pas. Chez les peuples primitifs, le droit fait partie de la religion, et ne se distingnc pas de la morale. La coutume embrasse toute la vie du citoyen. Aujoui'd'hui nons distinguons entre la loi qui ne concerne que les actes dont les tiers peuvent souffrir, et la morale ou la religion qui ne regarde que Thomme intérieur ; mais c*est chose toute moderne. Les Spartiates n'y pouvaient pas plus songer que les vieux Romains. Tant que TÉglise catholique a été un des grands pouvoirs de TÉtat, elle n*a pas reconnu davantage cette distinction.

2. A. n y a cette différence entre les lois et los mœurs, que les lois règlent plus les actions de Thomme. Il y a cette différence entre les mœurs et les manières, etc.

3. Moïse fit un même code pour les lois et la religion. Les premiers Romains confondirent les coutumes anciennes avec les lois. (M.)

les manières; et les législateurs de la Chine en firent de même.

Il ne faut pas être étonné si les législateurs de Lacédémone et de la Chine confondirent les lois, les mœurs et les manières : c'est que les mœurs représentent les lois, et les manières représentent les mœurs.

Les législateurs de la Chine avoient pour principal objet de faire vivre leur p3uple tranquille. Ils voulurent que les hommes se respectassent beaucoup; que chacun sentit à tous les instants qu'il devoit beaucoup aux autres; qu'il n'y avoit point de citoyen qui ne dépendît, à quelque égard, d'un autre citoyen. Ils donnèrent donc aux règles de la civilité la plus grande étendue.

Ainsi, chez les peuples chinois, on vit les gens* de village observer entre eux des cérémonies comme les gens d'une condition relevée : moyen très-propre à inspirer la douceur*, à maintenir parmi le peuple la paix et le bon ordre, et à ôter tous les vices qui viennent d'un esprit dur. En effet, s'affranchir des règles de la civilité, n'est-ce pas chercher le moyen de mettre ses défauts plus à l'aise?

La civilité vaut mieux', à cet égard, que la politesse. La politesse flatte les vices des autres, et la civilité nous empêche de mettre les nôtres au jour : c'est une barrière que les hommes mettent entre eux pour s'empêcher de se corrompre.

Lycurgue , dont les institutions étoient dures, n'eut point la civilité pour objet, lorsqu'il forma les manière s : il eut en vue cet esprit belliqueux qu'il vouloit donner à

1. Voyez le P. du Halde, Description de la Ckine, t. II. (M.)

2. A. B. A inspirer de la douceur. — Corrigé dans l'édition de 1751. 3. A. B. Vaut bien mieux. — Corrigé dans l'édition de 1751.

Page 1