Le Parlement
LIVUE XIX, CHAP. XXVU. 334
tions ne pourroient être secrètes, et ils seroient forcés d'être, à cet égard, un peu plus honnêtes gens.
De plus, comme ils seroient en quelque façon garants des événements qu'une conduite détournée pourroit faire naître, le plus sûr pour eux seroit de prendre le plus droit chemin.
Si les nobles avoient eu dans de certains temps un pouvoir immodéré dans la nation, et que le monarque eût trouvé le moyen de les abaisser en élevant le peuple, le point de l'extrême servitude auroit été entre le moment de l'abaissement des grands, et celui où le peuple auroit commencé à sentir son pouvoir.
II pourroit être que cette nation ayant été autrefois soumise à un pouvoir arbitraire \ en auroit, en plusieurs occasions, conservé le style ; de manière que, sur le fond d'un gouvernement libre, on verroit souvent la forme d'un gouvernement absolu.
A regard de la religion, comme dans cet État chaque citoyen auroit sa volonté propre, et seroit par conséquent conduit par ses propres lumières, ou ses fantaisies, il arriveroit, ou que chacun auroit beaucoup d'indifférence pour toutes sortes de religions de quelque espèce qu'elles fussent •, moyennant quoi tout le monde seroit porté à
i. Sons les Tadors.
2. Montesquieu reproche aux Anglais d*avoir peu de religion. « Ce que c'est que d'être modéré dans ses principes, dit-ii dans ses Pensées diverses. Je passe en France pour avoir peu de religion, en Angleterre pour en avoir trop, n H s*est arrêté à la surface. Risteau dit avec plus de raison : « Je crois pouvoir avancer, sans crainte d*ètre démenti, que pour un livre hardi qui paroit en Angleterre conti*e la religion, il s'en élève trente pour la défendre ; c'est le pays du monde où les théologiens se sont le plus exercés contre l*incrédulité. » U ne faut pas oublier d'ailleurs que Montesquieu écrivait avant que Tapostolat de Wesley eût amené la renaissance religieuse de TAngleterre. U est prouve aujourd'hui, par de nombreux exemples, que la pleine liberté religieuse favorise moins Tincrédulité que
embrasser la religion dominante; ou que Ton seroit zélé pour la religion en général, moyennant quoi les sectes se multiplieroient.
Il ne seroit pas impossible qu il y eût dans cette nation des gens qui n'auroient point de religion, et qui ne voudroient pas cependant souffrir qu'on les obligeât à changer celle qu'ils auroient, s ils en avoient une : car ils sentiroient d'abord que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur manière de penser ; et que qui peut ravir l'un, peut encore mieux ôter l'autre.
Si, parmi les différentes religions, il y en avoit une* à l'établissement de laquelle on eût tenté de parvenir par la
voie de l'esclavage *, elle y seroit odieuse; parce que, comme nous jugeons des choses par les liaisons et les accessoires que nous y mettons, celle-ci ne se présenteroit jamais à Tesprit avec l'idée de liberté.
Les lois contre ceux qui professeroient cette religion, ne seroient point sanguinaires; car la liberté n'imagine point ces sortes de peines ; mais elles seroient si réprimantes, qu'elles feroient tout le mal qui peut se faire de sang-froid.
11 pourroit arriver de mille manières que le clergé auroit si peu de crédit que les autres citoyens en auroient davantage. Ainsi, au lieu de se séparer ', il aimeroit mieux supporter les mêmes charges que les laïques, et ne faire à cet égard qu'un môme corps : mais, comme il chercheroit toujours à s'attirer le respect du peuple, il se distin-
ne font les églises d'État. Comparez TAngleterre et rAmériquo avec Tltalie et TËspagne.
1 Le catholicisme.