‹ Œuvres complètes de Montesquieu, avec les variantes des premières éditionsChapitre 72 sur 442 · DES ECRITS · texte numérisé non relu

DES ECRITS

Les écrits contiennent quelque chose de plus permanent que les paroles^ ; mais, lorsqu'ils ne préparent pas au crime de lèse-majesté, ils ne sont point une matière du crime de lèse-majesté.

Auguste et Tibère y attachèrent pourtant la peine de ce crime*; Auguste, à l'occasion de certains écrits faits contre des hommes et des femmes illustres; Tibère, à cause de ceux qu'il crut faits contre lui. Rien ne fut plus fatal à la liberté romaine. Crémutius Cordus fut accusé, parce que, dans ses annales, il avoit appelé Gassius le dernier des Romains'.

Les écrits satiriques ne sont guère connus dans les l^tats despotiques, où l'abattement d'un côté et l'ignorance de l'autre ne donnent ni le talent ni la volonté d'en faire. Dans la démocratie on ne les empêche pas, par la raison même qui dans le gouvernement d'un seul les fait défendre. Gomme ils sont ordinairement composés contre des gens puissants, ils flattent dans la démocratie la mali-

i. Scrihere est agwe, dit un adage cité par Blackstone, IV, 6. 3. Tacite, Annales, liv. I,c. lxxii. Cela continua sous les règnes suivants. Voyez la loi première au code de famosis libellis, (M.) 3. Tacite, Annales, liv. IV, c. xxxiv. (M.)

gnité du peuple qui gouverne. Dans la monarchie * on les défend ; mais on en fait. plutôt un sujet de police que de crime. Ils peuvent amuser la malignité générale, consoler les mécontents, diminuer l'envie contre les places, donner au peuple la patience de souffrir, et le faire rire de ses souffrances.

L'aristocratie est le gouvernement qui proscrit le plus les ouvrages satiriques. Les magistrats y sont de petits souverains qui ne sont pas assez grands pour mépriser les injures. Si dans la monarchie quelque trait va contre le monarque, il est si haut que le trait n'arrive point jusqu'à lui. Un seigneur aristocratique en est percé de part en part. Aussi les décemvirs, qui formoient une aristocratie, punirent-ils de mort les écrits satiriques *.

1. Lisez toujours : en France. Oui, en général, on faisait des écrits plutôt un sujet de police que de crime, ce qui n'empêchait pas qu'à Toccasion on ne pendit le libraire, et qu'on ne mit récrivain à la Bastille.

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