‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 123 sur 975 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

loi

cbcMe qu*il eût (ait au préjudice des lois , le sénat se déelara toujours pour lui.

Pompée ayait une ambition plus lente et plus douée que celle de César. Celui-ci Toulait aller à lasouveraine puissance les armes à la main , comme Sjrlla. C^te façon d'opprimer ne plaisait point à Pompée : il aspirut à la dictature, mais par les 8a£fra^es du peiq^le ; il ne pouvait eonsentir à usurper k puissance; mais il ainait vouhi qu'on la lui remh entre la mains.

Comme la ÛYCur du peuple n'est janmis constante, il y eut des temps où Ponqpée vit diminuer son crédit ' ; ^i ce qui le toucha bien sensiblement, des gens qu'il méprisait augmentèrent le leur, et s'en servirent contre lui.

Cela lui fit faire trois choses également funestes : il cOTTompit le peuple à force d'argent, et mit dans ks élections un prix aux suffrages de chaque citoyen.

De plus, il se servit de la plus vile populace pour troid>ler les magistrats dans leurs fonctions, espérant que les gens sages, lassés de vivre dans ranarchie, le créeraient dictateur par désespoir.

Enfin il s'unit d'intérêts avec César et Crassus. Caton disait que oe n'était pas leur inimitié qui avait perdu la république, mais leur union. En cfiet, Rome était en ce malheureux état qu'elle était moins accablée par les guerres civiles que par la paix, qui, réunissant les vues et les intérêts du prineipaux, ne feûsait plus qu'une tyrannie.

Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César, mais, sans le savoir, il le lui sacrifia. Bientêt César employa contre lui les forces qu'il lui avait données, et ses artifices mêmes; il troubla b ville par ses émissaires, et se rendit maître des âeetîons : consuls, préteurs, tribuns, furent achetés «I prix qu'ils mirent eux-mêmes.

Le sénat, qui vit clairement les desseins de César, eot recours à Pompée; il le pria de prendre la dé&nse de la république, si l'on pouvait appeler de ce nom on gouvernement qui demandait la protection d'un de ses citoyens.

Je croîs que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte quMI eut de penser qu'en élevant César comme i avait fût, il eût manqué de prévoyance. 11 s'aceootoma le plus tard qu*il put h cette idée, il ne se mettait point en défense, pour ne point avouer qu'il se fût mis en danger ; il soutenait au sénat que César ■'oserait fEu're la guerre; et parce qu'il l'avait dit de fois, il le redisait toujours.

^ foya PrataniiM.

n semble qu'une chose avait mis César en état de tout entrejHrendre : c'est que, par une malheureuse conformité de noms, on avait joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Gaule d'au delà les Alpes.

La politique n'avait point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome; mais elle n'avait pas souffert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule cisalpme, c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubioon , petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes , on fit le célèbre sénatus-consuUe que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux mfemaux, et l'on déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec une armée, ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.

A un gouvernement si importait qui tenait la ville en échec, on en joignit un autre plus consi* dérable encore : c'était celui de la Gaule transalpine, qui comprenait les pays du midi de la France, qui , ayant donné à César l'occasion de faire la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats vieillirent avec lui , et qu*il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avait point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'aurait point corrompu ses soldats , ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avait pas eu celui de la Gaule cisalpine, Pompée aurait pu l'arrêter au passage des Alpes ; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie : ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui dans les guerres civiles est la puissance même.

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l'y répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée, éperdu, ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut que céder et que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor public; il ne put nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses troupes, toute l'Italie, et passa la mer.

On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet homme extraordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut, quoiqu'il eût bien des vices , qu'il eût été bien difficile que, quelque armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROUAINS

César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avait la côte de la mer et des forces supérieures, était sur le point de voir l'armée de César détruite par la misère et la faim ; mais comme il avait souverainement le faible de vouloir être approuvé, il ne pouvait s'empéeher de prêter Foreille aux vains discours de ses gens, qui le raillaient ou Taccusaîent sans cesse >. Il veut, disait Tun, se perpétuer dans le commandement, et être, comme Agamemnon, le roi des rois. Je vous avertis, j disait un autre , que nous ne mangerons pas encore cetteannéedes figues de Tuseulum. Quelques succès particuliers qu^l eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale. Ainsi , pour n'être pas blâmé, il fit une chose que la postérité blâmera toujours , de sacrifier tant d'avantages pour aller, avec des troupes nouvelles, combattre une armée qui avait vaincu tant de fois.

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique, Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l'avis de Caton, de traîner la guerre en longueur : enflé de quelques avantages, il risqua tout, et perdit tout; et lorsque Brutus et Cassius rétablirent ce parti, la même précipitation perdit la république une troisième fois *.

Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles, qui durèrent si longtemps, la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. Sous Marins, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.

Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bourgeois , artisan , laboureur, y devient soldat ; et lorsque par la paix les forces sont réunies , cet État a de grands avantages sur les autres qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands hommes, parce que dans la confusion ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé, et on l'est souvent tout de travers. Et pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents , les Français n'ont jamais été si redoutables au dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue , après les guerres ci-

< Voyez Plutarque, FU de Pompée,

' Cela est bien expliqué dans AppieD , de la GnerrecivUe, liv. lY . Uarmée d'Octave et d*ADtoine aurait péri de faim si Ton n*ayait pas donné la bataiUe.

viles de la minorité de Louis XIII et de celte dé Louis XIV. L'Angleterre n*a jamais été si respectée que sous Cromwell, après les guerres du long parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe Y, d'abord après les guerres civiles pour la succession, ont montré en «Sicile une force qui a étonné l'Europe; et nous . voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile, et humilier les Turcs. -^

Enfin la république fut opprimée, et il n'en faut pas accuser Tambition de quelques particuliers, il en faut accuser l'homme, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage , et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée; et la république, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.

César pardonna à tout le monde; mais il me semble que la modération que l'on montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.

Quoi que l'on ait dit de sa diligence après Phar* sale, Cicéron l'accuse de lenteur avec raison. II dit à Casshis qu'ils n'auraient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique, et que, s'ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie, ils n'auraient pas fait leiur paix, et qu'ils se seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique ^ Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres; et en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.

César gouverna d'abord sous des titres de ma* gistrature, car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul , les peuples d'Europe détestaient celui de roi : de sorte que dans ces temps-là, ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de la terre. César ne laissa pas de ten-* .ter de se faire mettre le diadème sur la tête; mais voyant que le peuple cessait ses acclamations , il le rejeta. Il fit encore d*autres tentatives ^; et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains , pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce qu'ils avaient fait.

Un jour que le sénat lui déférait .de certains^

I Ép(trei familièret, Ur. XV.

* n cassa les tribuns du peuple.

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