‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 135 sur 975 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ils leur apprirent ce qui manquait à leur art militaire, à &ïre usage des armes romaines, et même à en fabriquer; ce qui fit que ces peuples, qui s'étaient ordinairement contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours agresseurs >.

n est remarquable que , dans cette suite de guerres dviles qui s'élevèrent continuellement, ceux qui avaient les légions d'Europe vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d'Asie > ; et Foo trouve dans l'histoire de Sévère qu'il ne put prendre la ville d'Atra en Arabie, parce que les légions d'Europe s'étant mutinées, il fut obligé de se servir de celles de Syrie.

On sentit cette différence depuis qu'on commença à faire des levées dans les provinces^; et elle Ait telle entre les légions qu'elle était entre les peuples mêmes, qui, par la nature et par Téducatîon, sont plus ou moins propres pour la guerre.

Ces levées, faites dans les provinces , produisirent un autre effet : les empereurs , pris ordinairement dans la milice, furent presque tous étrangers, et quelquefois barbares; Rome ne fut plus la mattiesse du monde; mais elle reçut des lois de tout runlvers.

Chaque empereur y porta quelque chose de son pays , ou pour les manières , ou pour les mœurs, ou pour la police, ou pour le culte; et Héliogabale dla jusqu'à vouloir détruire tous les objets de la vénération de Rome, et 6ter tous les dieux de leurs temples pour y placer le sien.

Ced, indépendamment des voies secrètes que Dieu diolsit, et que lui seul connaît, servit beaucoup à rétablissement de la religion chrétienne ; car il n'y avait plus rien d*étranger dans l'empire, et l'on y était préparé à recevoir toutes les coutumes qu'un eoçereur voudrait introduire.

On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des autres pays. Ils les reçurent en conquérants : ils les faisaient porter dans les triom-

rcnpife do Perses , se rendit formidable aux Romains, parce qoelcots soldats, par caprice oa par liberUnage, désertèrent m foule ve» loi. {jébrégé de XiphiUn, da livre LXXX de Mon.)

> C7est4hdiTe les Perses qi4 les suivirent.

s Sévère défit les légions asiasUqaes de Niger; Constantin , ceOes de Lidnlos. YeqMsIeo, quoique proclamé par les armées de Syile, ne fit la guerre à Vitellius qu'avec des légions de MoBsie, dePamionieetdeDalmatie. CIcéron, étant dans son goavenieneot, écrivait an sénat qu'on ne pouvait compter tv tes levées faites en àsie. Constantin ne vainquit Naxence , dtt Zorime , que par sa cavalerie. Sur cela voyez ci-dessous le switèmr alinéa da.cbapltre xxn.

^ àagûÊto reodit les légions des corps fixes, et les plaça das les pfovtDoes. Dans les premiers temps, on ne faisait éa levées qM'à Rome, ensuite cliez les Latins, après dans niaile ; eafla dans les provinces.

phes; mais lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les rétablir, on les réprima d'abord. On sait de plus que les Romains avaient coutumed^ donner aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avaient le plus de rapport; mais, lorsque les prêtres des autres pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts; et ce fut un des grands obstaclesque trouva la religion chrétienne.

On pourrait appeler Caracalla , non pas un tyran , mais le destructeur des hommes. Caligula, Néron et Domitien bornaient leurs cruautés dans Rome ; celui-ci allait promener sa fureur dans tout l'univers.

Sévère avait employé les exactions d'un long règne, et les proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents , à amasser des trésors immenses.

Caracalla , ayant conmiencé son règne par tuer de sa propre main Géta , son frère , employa ses richesses à faire souffrir son crime aux soldats , qui . aimaient Géta , et disaient qu'ils avaient fait serment aux deux enfants de Sévère , et non pas à un seul.

Ces trésors amassés par des princes n'ont presque jamais que des effets funestes : ils corrompent le successeur, qui en est ébloui ; et , s'ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme d'abord do grandes entreprises avec une puissance qui est d'accident, qui ne peut pas durer, qui n'est pas naturelle, et qui est plutôt enflée qu'agrandie.

Caracalla augmenta la paye des soldats; Macrin écrivit au sénat que cette augmentation allait à soixante et dix millions' de drachmes >. Il y a apparence que ce prince enflait les choses ; et , si l'on compare la dépense de la paye de nos soldats d^aujourd'hui avec le reste des dépenses publiques, et qu'on suive lu même proportion pour les Romains , on verra que cette somme eût été énorme.

Il faut chercher quelle était la paye du soldat romain. Nous apprenons d'Oroze que Domitien augmenta d'un quart la paye établie ^.11 paraît par le discours d'un soldat, dans Tacite 4, qu'à la mort d'Auguste elle était de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétone^ que César avait doublé la paye de son temps.

I Sept mille myriades. (DiON, in Macrin,)

* La drachme attique était le denier romain, la tiuitièmc partie de Tonce, et la soixante-quatrième parUe de notco marc.

3 II Paugmenta en raison de soixante et quinze à cent.

4 Annales, Uv. I.

^ rie de César.

GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS

Pline ' dit qu'à la seconde guerre punique on Tavait diminuée d'un cinquième. Elle fut donc d'environ six onces de cuivre dans la première guerre punique * , de cinq onces dans la seconde^, de dix sous César, et de treize et un tiers sous Donûtien 4. Je ferai ici quelques réflexions.

La paye que la république donnait aisément lorsqu'elle n'avait qu'un petit Etat , que chaque année elle faisait une guerre, et que chaque année elle recevait des dépouilles, die ne put la donner sans ^'endetter dans la première guerre punique, qu'elle étendit ses bras hors de l'Italie , qu'elle eut à soutenir une guerre longue , et à entretenir de grandes armées.

Dans la seconde guerre punique, la paye fût réduite à cinq onces de cuivre ; et cette diminution put se faire sans danger dans un temps où la plupart des citoyens rougirent d'accepter la solde même, et voulurent servir à leurs dépens.

Les trésors de Persée , et ceux de tant d'autres rois que Ton porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs s. Dans l'opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point augmenter la paye de cinq onces de cuivre.

Quoique sur cette paye on fit une déduction pour le blé, les habits et les armes, elle fut sufGsante, parce qu'on n'enrôlait que les citoyens qui avaient un patrimoine.

Marins ayant enrôlé des gens qui n'avaient rien, et son exemple ayant été suivi , César fut obligé d'augmenter la paye.

Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, on fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa, de rétablir les tributs.

La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye d'un quart, il fit une grande plaie à l'État, dont le malheur n'est pas que le luxe y règne, mais qu'il règne dans des conditions qui , par la nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin , Caracalla ayant fait une

* Hitiûire naiureUe , Uv. XXXm , «rt la. Ao lieu de donner dix onces de cuivre pour vingt, on en donna seize.

* Un soldat, dans Plante , in MoiMlaria, dit qa'elle était de troisasrcequinepeotétieenlendaqtiedesasde dixonoo. Mais si la paye était exactement de six as dans la première guerre panique, eUe ne diminua pas dans la seconde d*an cinquième, mais d^in sixième; et on négligea la fracUon.

^ Polybe, qui l*évalue en monnaie grecque, ne diffère que d*ane fracticHi.

4 Voyez Oroze et Suétone, t» Dotnii. Hs disent la même chose sous diflereotes expressions. Tai fait ces réductions en onces de cuivre, afin que pour m'entendre on n*eOt pas l)esoin de la connaissance des monnaies romaines.

5 Qq^noR , (fet Ojdfices, liv. II.

nouvelle augmentation , l'empire fût mis dans cet état que, ne pouvant subsister sans les soldats, ii ne pouvait stibsister avec eux.

Caracalla, pour diminuer l'horreur du meurtre de son frère, le mit au rang des dieux; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela lui fut exactement rendu par Macrin , qui , après l'avoûr &it poignarder, voulant apaiser les soldats prétoriens , désespérés de la mort de ce prince qui leur avait tant donné , hii fit bâtir un temple, et y établît des prêtres flamlnes eo son honneur.

Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que le sénat n'osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme Commode, qui ne temé* ritait pas plus que lui >.

De d^ix grands empereurs , Adrien et Sévère * , l'un établit la discipline militaire, et l'autre la relâcha. Les efifets répondirent très-bien aux causes. Les règnes qui suivirent celui d'Adrien furent heureu]( et tranquilles; après Sévère, on vit r^ner toutes les horreurs.

Les profusions de CaracaUa envers les soldats avaient été immenses; et il avait très-bien suivi le conseil que son père lui avait donné en mourant, d'enrichir les gens de guerre , et de ne s'embarrasser pas des autres.

Mais cette politique n'était guère bonne que pour im règne ; car le successeur , ne pouvant plus faire les mêmes dépenses , était d'abord massacré par l'armée : de façon qu'on voyait toujours les empereurs sages nus à mort par les soldats, et les méchants , par des conspirations , ou de$ arrêts du sénat.

Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé les citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines , cela ne pouvait non plus durer qu'un règne; car les soldats, à force de détruire, allaient jusqu'à s'ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer à rétablir la disoipline militaire, entreprise qui coûtait toujours la vie à cehii qui osait la tenter,

Quand Caracalla eut été tué par les embûdies de Macrin, les soldats, désespérés d'avoir perdu un. prince qui donnait sans mesure, élurent HéKogao baie 3; et quand ce dernier, qui, n'étant occupé que de ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fantaisie , ne put plus être souffert , fis le massacrèrent, ns tuèrent de même Alexandre* qui

> jELiusLAimuDros, m Fita AUx. Severi.

» Toyez V Abrégé de XiphiUn, rie d^ Adrien ; et HérodleB, Fie de Sévère,

^ Dans ce temps-tà tout le monde se croyait bon pour pa^ v^r à Tempire. Voyez Dion , Hv. LXXIX.

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