‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 165 sur 975 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Du principe de la dénaocratie.

1 n ne £aiut pas beaucoup de probité pour qu'un gou- ^vemement monardiique ou un gouvernement despole se maintiennent ou se soutiennent. La force lois dans l'un, le bras du prince toujours levé l'antre, règlent ou contiennent tout.

' Cette dtettaietton est très-importante, etf en tirerai bien des : eUe est la def d*iuM infinité de lois.

Mais, dans im État populaire, il faut un ressort de 1 plus , qui est la veriu. I

Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l'histoire, et est très-conforme à la nature des choses >. Car il est clair que, dans une monarchie, où celui qui fût exécuter les lois se juge au-dessus des lois , on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu'il y est soumis lui-même , et qu'il en portera le poids.

U est clair encore que le monarque qui , par mauvais conseil ou par négligence , cesse de fmre exécuter le s lois, peut aisément réparer le mal : il n'a qu'à changer de consdl , ou se corriger de cette négligence même. Mais lorsque dans un gouvernement populaire les lois ont cessé d'être exécutées, conune cela ne peut venir que de la corruption de la république , l'État est déjà perdu.

Ce fut un assez beau spectacle, dans le siècle passé , de voir les efforts impuissants des Anglais pour établir parmi eux la démocratie. Comme ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de vertu , que leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le phis osé *, que l'esprit d'utie faction n'était réprimé que par l'esprit d'une autre , le gouvernement changeait sans cesse : le peuple, étonné y

< On a toujours argumenté contre Montesquieu comme s*U eût dit quMl n*y avait que de la vertu dans les républiques et que de l*lionneur dans les monarchies, ou qu'U n> avaitd*lionneur que dans celles-ci et de vertu que dans celles-là; mais il n*a dit ni Tun ni Tautre, etU est même fort étrange qu*on Tait sspposéfCar c'était aussi le supfXMer capable d*une trop grande absurdité : mais la malveillance n*y regarde pas de si prés. L*auteur s*est toqjours renfermé et dans le mot et dans ridée de prineipê général de gouvernement; et sans autre discussion je me contenterai d'indiquer à la réflexion ce même argument de Texpérience , qui me parait décisif en sa faveur : ce qui sert à tbnâer lesfiltats sert aussi à les maintenir. Or il estde fait que la fondation des républiques a été partout une époque de vertu, et dans les temps passés , et dans le nôtre. Voyez les Romains au temps du premier Brutus, les Suisses au temps de Guillaume Tell, les Hollandais au temps des Nassau, enfin les Américains de Washington. Cest le moment où les hommes ont paru plus grands, et c'est ainsi qu'ils ont mérité d'être libres. C'est dans cette lutte glorieuse de la liberté naturelle et légale contre l'abus léd du pouvoir absolu qu'ont éclaté tous les prodiges de courage , de patience , de modération , de désintéressement » de fidélité, en un mot, tout ce que nous admirons le plus dans l'histoire , et ce qui rend un peuple respectable aux yeux de la postérité, n n'y a point d'exception à cette remarque, fondée d'ailleurs sur la nature des choses comme sur la constante uniformité des faits. Tout gouvernement est un ordre, et nul ordre ne s'établitque sur la morale. Or le gouvernement républicain dépend principalement de l'esprit et du caractère du plus grand nombre , comme le gouvernement royal dépend éminemment du caractère d'un seul ^ do roi ou dn ministre qui règne. Si I& caractère général n'est pas bon , la chose publique sera donc mauvaise , conmie le royaume Ira mal si le prinoeestmanvais ; avec cette différence que les vices dn prince passent avec lui et peuvent être compensés par un successeur meilleur que lui» an lieu que rien n'arrête lacorruption d'une républiq\ie. (LaJL)

* Cromwdl.

DE L'ESPRIT DSS LOIS

cherchait la démocratie , et ne la trouvait mille part. Enfln , après bien des mouvements, des chocs et des secousses, il £BJlut se reposer dans legouyemement même qu'on avait proscrit.

Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté , elle ne put plus la recevoir : elle n*avait phis qu'un faible reste de vertu; et, comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caîus , Claude , Néron , Domitien , eHe fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement populaire ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures , de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.

Lorsque cette vertu cesse, Tambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir , et Tavarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait , on ne Taime plus ; on était libre avec les lois , on veut être libre contre elles; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on rappelle rigueur; ce qui était règle, on rappelle gêne; ce qui était attention, on rappelle crainte. C'est la frugalité qui y est Tavarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle domina avec tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens < lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone , et qu'elle attaqua la Sicile. Elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra * comme dans un marché l'on compte les esclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce , quand il parut aux portes d'Athènes ', elle n'avait encore perdu que le temps. On peut voir, dans Démosthène, quelle peine il fallut pour la réveiller : on y craignait Philippe, non pas comme l'ennemi de la liberté.

■ Pldtarqub, in PericU; PLàTOn , m Critia,

* n8*ytroa¥a Tingtet on millecitoyeiii, dix miUe étrangers, quatre cent mUle esclavet. Toyez Athénée , Uv. YL

3 Elle avait vingt milk dtoyens. Tovex Démosthène, m Àristog.

mais des plaisirs *. Cette vâle, qui avak résisté h tant de d^aites, qu'on avait vue renaître après ses destructions , fiit vaincue à Cbéronée , et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe renvoie tous les prisonniers? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours aussi aisé de triompherdesforcesd' Athènes qu'il était difficile de triompher de sa vertu.

Commoit Carthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsque Annibal, devenu préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la république , n'allèrent^ ils pas l'accuser devant les Romains? Malheureux , qui voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité , et tenir leurs richesses de la main de leurs destructeurs! Bioitôt Rome leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; elle se fit livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre. Par les choses que fit le désespoir dans Carthage désarmée*, on peut juger decequ'elle aurait pu Cadre avec sa vertu lorsqu'elle avait sea forces.

Du jHrincipe de raristocratie.

Comme il faut de la vertu dans le gouvernement ^ populaire, il en faut aussi dans l'aristocratique. Il est vrai qu'elle n'y est pas si absohmient requise.

Le peuple, qui est à l'égard des nobles ce que les sujets sont à l'égard du monarque, est contenu par leurs lois. Il a donc moins besoin de vertu que le peuple de la démocratie. Mais comment les nobles seront-ils contenus? Ceux qui doivent fiiire exécuter les lois contre leurs collègues sentiront d'abord qu'ils agissent contre eux-mêmes. Il faut donc de la vertu dans ce corps , par la nature de la constitution.

Le gouvernement aristocratique a par lui-même \ une certaine force que la démocratie n'a pas. Les t nobles y forment un corps qui , par sa prérogative | et pour son intérêt particulier, réprime le peuple : | il suffit qu'il y ait des lois, pour qu^ cet égard elles \ soient exécutées.

Mais, autant qu'il est aisé à ce corps de réprimer les autres, autant est-il difficile qu'il se réprime kiîmême^. Telle est la nature de cette constitution.

> Os avaient fait une loi fNHir punir de mort oelni qoi proposeraitdeoonverUraox usages delà guerrerargentdeetiné pour lestliéàtres.

* Cette guerre dura trois ans.

) Les crimes pohttcs 7 pourront être punis, ptrœqoee^tot

UYBE m, CHAPITRE VI.

f^ tembla qu^dle mette tes mêmes gens sous la poissaiiee des lois , et qu'elle les en retire.

Or, on corps pardi ne peut se réprimer que de deox manières, ou par une grande vertu, qui 6it que les nobles se trouvent en quelque façon égam à leur peuple, ee qui peut ftNrmer une grande i^NiMîqne; ou par une vertu moindre, qui est ODS certaine modération qui rend les nobles au moins égaux à eux-mêmes, ce qui fîBdt leur eonser- Talion.

La modération est donc Tâme de ces gouverne- ■mis. J'entends celle qui est fondée sur la vertu ; MO pas celle qui vient d'une lâdieté et d'une pansiederâine.

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