USBEK A NESSIR
A Ispahan.
Plous sommes à présent à Paris , cette superbe rivale de la ville du soleil'.
Lorsque je partis de Smyrne , je chargeai mon ami Ibben de te faire tenir une boite où il y avait quelques présents pour toi : tu recevras cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six cents lieues , je lui donne de mes nouvelles , et je reçois des siennes aussi facilement que s'il était à Ispahan, et moiàCom. J'envoie mes lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour Smyrne; de là il envoie celles qui sont pour la Perse par les caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.
Rica jouit d'une santé parfaite : la force de sa constitution, sa jeunesse et sa gaieté naturelle, le mettent au-dessus de toutes les épreuves.
Mais , pour moi , je ne me porte pas bien : mon corps et mon esprit sont abattus ; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours plus tristes; ma santé, qui s'affaiblit, me tourne vers ma patrie, et me rend ce pays-ci plus étranger.
Mais , cher I^essir, je te conjure , fais en sorte que mes femmes ignorent l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs larmes; et ci elles ne m'aiment pas , je ne veux point augmenter leur hardiesse.
Si mes eunuques me croyaient en danger, s'ils pouvaient espérer l'impunité d'une lâche complaisance, ils cesseraient bientôt d'être sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers , et remue les choses inanimées.
Adieu, Nessir. J'ai du plaisir à te donner des marqua de ma confiance.
PeParii,le6deUIaiiedeCh8hban, I7I2.
LETTRE XXVin.
RICA A
Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tous les jours à Paris.
Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après dînée , et va jouer une espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une estrade qu'on nomme le théâtre. Aux deux cêtés on\ voit dans de petits réduits qu'on nomms
■ Ispahao.
LETTRES PERSANES
loges , des hommes et des femmes qui jouent enliombledes scènes muettes, à peu près comme celles qui sont en usage en notre Perse.
Tantôt c'est une amante aCQigée qui exprime sa langueur ; tantôt une autre , avec des yeux vifs et im air passionné , dévore des yeux son amant , qui la regarde de même : toutes les passions sont peintes sur les visages, et exprimées avec une éloquence qui n'en est que plus vive pour être muette. Là les actrices ne paraissent qu'à demi- corps, et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour fâcher leurs bras. Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui sont en haut sur le théâtre , et ces derniers rient à leur tour de ceux qui sont en bas.
Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques gens qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour soutenir à la fatigue. Ils sont obligés d'être partout; ils passent par des endroits qu'eux seuls connaissent, montent avec une adresse surprenante d'étage en étage; ils sont en haut, en bas , dans toutes les loges ; ils plongent pour ainsi dire; on les perd, ils reparaissent; souvent ils quittent le lieu de la scène , et vont jouer dans un autre. On en voit même qui , par un prodige qu'on n'aurait osé espérer de leurs béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend à des salles ', où l'on joue une comédie particulière : on conunence par des révérences, on continue par des embrassades. On dit que la connaissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un autre : il semble que le lieu inspire de la -tendresse. En effet, on dit que les princesses qui y régnent ne sont point cruelles; et si on excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages , on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est une ivresse qui les quitte aisément.
Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre endroit qu'on nomme l'Opéra : toute ladifférence est que l'on parle à l'un , et diante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la loge où se déshabillait une des principales actrices. Nous fîmes si bien connaissance , que le lendemain je reçus d'elle cette lettre :
« MONSIEUB,
A Je suis la plus malheureuse fille du monde; « j*ai toujours été la plus vertueuse actrice de l'O- « péra. Il y a sept ou huit mois que j'étais dans la
■ Le foyer. (P.)
loge ou vous me vtteshier; comme je m'habillais en prêtresse de Diane, un jeune abbé vint m'y trouver; et sans respect pour mon habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai beau lui exagérer le sacrifice que je lui ai fait , il se met à rire, et me soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant je suis si grosse, que je n'ose plus me présenter sur le théâtre : car je suis , sur le chapitre de l'honneur, d'une délicatesse in* concevable : et je soutiens toujours qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la vertu que la modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce jeune abbé n'eût jamais réussi , s'il ne m'avait promis de se marier avec moi : un motif si légitime me fit passer sur les petites formalités ordinaires, et commencer par où j'aurais dû finir. Mais, puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à l'Opéra , où , entre vous et moi , l'on ne me donne guère de quoi vivre : car, à présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des charmes, ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours. Pai appris par un homhie de votre suite que l'on faisait un cas infini , dans votre pays , d'une bonne danseuse , et que , si j*étais à Ispahan , ma fortune serait aussitôt faite. Si vous vouliez m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-là , vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui , par sa vertu et sa conduite , ne se rendrait pas indigne de vos bontés. Je suis.... »
De Paris, le 2 de U lune de Chalval , 1713.