‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 278 sur 975 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Du droit de conquête.

Du droit de la guerre dérive celui de conquête, qui en est la conséquence; il en doit donc suivre l'esprit.

Lorsqu'un peuple est conquis, le droit que le conquérant a sur hû suit quatre sortes de lois : la loi de la nature, qui fait que tout tend à, la oon-

LIVKE X, CHAPITRE III.

t^ratlon des espèces ; la loi de la lumière naturelle , qoi veut que nous fassions à autrui ce que nous ▼oodrionsqu^on nous fit ; la loi qui forme les sociétés politiques , qui sont telles que la nature n'en a point borné la durée; enfin la loi tirée de la chose même. La conquête est une acquisition; Tesprit d'acquisition porte avec lui Tesprit de conservation et d'usage , et non pas celui de destruction.

Un État qui en a conquis un autre le traite d'une des quatre manières suivantes : il [continue à le gooTern» selon ses lois, et ne prend pour lui que rexercice du gouvernement politique et civil; ou il lui donne un nouveau gouvernement politique et civil ; ou il détruit la société et la disperse dans d'autres; ou enfin il extermine tous les citoyens.

La première manière est conforme au droit des gens que nous suivons aujourd'hui; la quatrième est plus conforme au droit des gens des Romains < : sur quoi je laisse à juger à quel point nous sommes devenus meilleurs. Il faut rendre ici honunage à nos temps modernes, à la raison présente, à la rdtgioo d'aiy ourd'hui * , à notre philosophie, à nos

mœurs.

Les auteurs de notre droit public, fondés sur les histoires anciennes , étant sortis des cas rigides , sont tombés dans de grandes erreurs. Ils ont donné Han» rarbitraire; ils ont supposédans les conquérants os droit, je ne sais quel , de tu^ : ce qui leur a fait

* Quoique les EomalDi aient été quelquefois cniete, ils OBI été plus soorent généraux. Je ne connais guèra que deux mimèn oooskiénMes qu'Us aient exterminés : les Yéiens et ImcShM^DitÀÈ, Leur grande maxime était de s'incorporer las autiea natSoos, au lieu de les détruira. Us fondèrent partout des colonies, établirent partout les arts et les lois; ils civflbèicnt les l>ait>ares , et , donnant enfin le Utra de citoyens lOBaiiis aux peuples sutjugués , Us firant de Tunivers comme tm peuple de Romains. Voyec comment le sénat traita les wM» du grand roi Persée, vaincus et faits prisonniers par PwKÎÊiDfle : U leur rendit leurs terres et leur remit la moitié des Impôts.

n y eut sans doute, parmi les sénateurs qui gouvernèrent les provinces , des bri^^uoMb qui les rançonnèrant ; mais si Ton Ttt des Verres , qn vit aussi des acéroo ; et le sénat de Rome Bérita longtemps ce que dit VirgUe :

3%f«90f« împerio pofmht , BomoM, wtemento,

Uà Ifûh même, les Juifs, malgré rhorraur et le mépris qu'on avait pour eux , Jouirent dans Rome de très^grands privilèges, et y eurent des synagogues secrètes avant et après la ndne de Jérusalem. (Yolt.)

* Je serais porté à croire que Téloge que Montesquieu fait de la religloD chrétienne est une des causes qi:d ont si souvent nmené Voltaire à Fatlaque de V Esprit des Lois , et qull était cneofe plus mécontent de tout le Men que Fauteur disait du cfaiistianisme , que du mal qu'y n'avait dit de la poésie qu*en passant Yoltaira était blessé là dans ses deux grandes passioiisd*amoar et de baine. Cesl pourtant lui qui aécrit , dans ses bons moments, ces belles paroles souvent citées . « Le genre humain avait perdu ses titres ; Montesquieu les a re- Ifowès, et les lui a rendus. » (Là H.)

■OOTESQVIEV.

tirer des conséquences terribles comme le principe, et établir des maximes, que les conquérants eux* mêmes, lorsqu'ils ont eu le moindre sens, n'ont jamais prises. Il est clair que lorsque la conquête est faite, le conquérant n'a plus le droit de tuer, puisqu'il n'est plus dans le \îas de la défense naturelle et de sa propre conservation.

Ce qui les a fait penser ainsi, c'est qu'ils ont cru que le conquérant avait droit de détruire la société ; d'où ils ont conclu qu'il avait celui de détruire les hommes qui la composent : ce qui est une conséquence faussement tirée d'un faux principe. Car, de ce que la société serait anéantie , il ne s'ensuivrait pas que les hommes qui la forment dussent aussi être anéantis. La société est l'union des hommes, et non pas les hommes; le citoyen peut périr, et l'homme rester.

Du droit de tuer dans la conquête, les politiques ont tiré lé droit de réduire en servitude ; mais la conséquence est aussi mal fondée que le principe.

On n'a droit de réduire en servitude que lorsqu'elle est nécessaire pour la conservation de la conquête. L'objet de la conquête est la conservation; la servitude n'est jamais Fobjet de la con« quête, mais il peut arriver qu'elle soit un moyen nécessaire pour aller à la conservation.

Dans ce cas, il est contre la nature de la chose que cette servitude soit étemelle. 11 faut que le peuple esclave puisse devenir sujet. L'esclavage dans la conquête est une chose d'accident. Lorsque après un certain espace de temps toutes les parties de l'État conquérant se sont liées avec celles de l'État conquis par des coutumes, des mariages, des lois, des associations , et une certaine conformité d'esprit , la servitude doit cesser : car les droits du conquérant ne sont fondés que sur ce que ces choses-là ne sont pas , et qu'il y a un éloignement entre lei deux nations tel que l'une ne peut pas prendre con^ fiance en l'autre.

Ainsi le conquérant qui réduit le peuple en servitude doit toujours se réserver des moyens (et ces moyens sont sans nombre) pour l'en faire sortir.

Je ne dis point ici des choses vagues. Nos pères ' , qui conquirent l'empire romain, en agirent ainsi.

' Je crois qu*on peut me permettre ici une réflexion. Plus d'un écrivain qui se fait historien en compilant au hasard Me ne parie pas d*un homme comme Montesquieu), plus d un prétendu historien, dis-Je. après avoir appelé sa naUon la ircmière nation du monde , Paris la première ville du monde, le làuteuU à bras où s'assied son roi le premier tr^e du monde, ne fait point difficulté de dire : Nous, nos ateux, nos pères, quand II parle des Francs qui vinrent des marais

DE L'ESPRIT DES LOIS

Les lois qu1ls firent dans le feu , dans raotioo , dans limpétuosité, dans Torgueil de la victoire, ils les adoucirent : leurs lois étaient dares , ils les rendirent impartiales. Les Bourguignons , les Goths et les Lombards voulaient toujours que les Romains fussent le peuple vaincu; les lois d'Euric ' , de Gondebaud et de Rotharis firent du Barbare et du Roniam des concitoyens '.

Charlemagne, pour dompter les Saxons, leur 6ta ringénuité et la propriété des biens. Louis le Débonnaire les affranchit ^ : il ne fit rien de mieux dans tout son règne. Le temps et la servitude avaient adouci leurs mœurs ; ils lui furent toujours fidèles.

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