‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 288 sur 975 · LIVRE X, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XIV

Mais la nature ni la fortune ne furent jamais si fortes contre lui que hii-méme.

Il ne se réglait point sur la disposition actuelle des choses, mais sur un certain modèle quMl avait pris : encore le suivit-il très-mal. Il n*était point Alexandre ; mais il aurait été le meilleur soldat d'Alexandre.

Le projet d*Alexandre ne réussit que parce quMl était sensé *. Les mauvais succès des Perses dans les invasions quMls firent de la Grèce , les copquétes <rAgésilas , et la retraite des dix mille , avaient &it connaître au juste la supériorité des Grecs dans leur manière de combattre , et dans le genre de leurs armes ; et Ton savait bien que les Perses étaient trop grands pour se corriger.

Ils ne pouvaient plus affaiblir la Grèce par des divisions : elle était alors réunie sous uh chef qui ne pourait avoir de meilleur moyen pour lui cacher sa servitude que de Féblouir par la destruction de ses ennemis ^rnels , et par Tespérance de la conquête de FAsie.

Un empire cultivé par la nation du monde la plus industrieuse, et qui travaillait les terres par principe de religion, fertile et abondant en toutes choses, donnait à un ennemi toutes sortes de facilités pour y subsister.

On pouvait juger par l'orgueil de ses rois, toujours vainement mortifiés par leurs défaites, qu'ils précipiteraient leur chute en donnant toujours des batailles, et que la flatterie ne permettrait jamais qu^ils pussent douter de leur grandeur.

Et non-seulement le projet était sage, mais il fut sagement exécuté. Alexandre, dans la rapidité de ses actions, dans le feu de ses passions mêmes, avait, si j^ose me servir de ce terme, une saillie déraison qui le conduisait, et que ceux qui ont touhi ûure un roman de son histoire , et qui avaient

» Lepv^lagét'eft teUementobstiiié àneToIr dans Alexandre qoVuie aaâiiUoa efiréoée , conduite par une râleur téméraire , cCtulTie d*dne fortune ayengle, qu*on est tout étonné, en réfléoUsamt sur les ftits de son histoire, ou bien en écoutant tasjasenienls de quelques auteurs modernes, de retrouver dans eet Alexandre le conquérant le plus sensé, le plus sage, le plus ■odéfé V et le moins funeste à l'humanité.

Pour s^en conralncre , on n^ qu'à lire avec attention tout ce que rtateor de VBsprit des Lois a dit d'Alexandre. Voltaire est «osst INtt^les historiens qui a le premier rétabli Alexandre dana tes droits à Tadmlration de la postérité. Après lui , Roboteoii , dans son Histoire â^ Amérique , a rendu la mémejusliee à c«t hooune extraordinaire en tous points; et ceci n'est pas un des moindres exemples de la fortune et de l'espèce de hasard qui préside h la distribution de cette renommée si recbeiciiée, si mobile, et souvent si ii^Juste. Si quelque chose povvatt dégoûter les hommes de tant de travaux équivoques , ce serait assurément Fexemple de Julien, h qui l'on conteste sa véritable vertu, et d'Alexandre, à oui l'on dbpute sa véritable gloire. (SEBVAif .)

Tesprit plus gâté que lui , n^ont pu nous dérober. Parlons-en tout à notre aise.

CHAPITREXIV.

Alexandre.

U ne partit qu'après avoir assuré la Macédoii\jS contre les peuples barbares qui en étaient voisins > et achevé d*accabler les Grecs ; il ne se servit de cet accablement que pour Texécution de son en* treprise; il rendit impuissante la jalousie des I^a» cédémoniens; il attaqua les provinces maritimes; il fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer, pour n*étre point séparé desa flotte ; il se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre; il ne manqua point de subsistance : et, s'il est vrai que la victoire lui donna tout, il fit aussi tout pour se procurer la victoire.

Dans le commencement de son entreprise, c'està-dire dans un temps où un échec pouvait le renverser, il mit peu de chose au hasard : quand la fortune. le mit au-dessus des événements , la témérité fut quelquefois un de ses moyens. Lorsque avant son départ il marche contre les Triballiens et les Illyriens, vous voyez une guerre < comme celle que César fit depuis dans les Gaules. Lorsqu'il est de retour dans la Grèce ', c'est comme malgré lui qu'il prend et. détruit Thèbes : campé auprès de leur ville, il attend que les Thébains veuillent faire la paix; ils précipitent eux-mêmes leur ruine. Lorsqu'il s'agit de combattre ^ les forces maritimes des Perses, c'est plutôt Parménion qui a de Taudace, c'est plutôt Alexandre qui a de la sagesse. Son industrie fut de séparer les Perses des côtes de k mer, et de les réduire à abandonner eux-mêmes leur marine, dans laquelle ils étaient supérieurs. Tyr était par principe attachée aux Perses , qui ne pouvaient se passer de son commerce et de sa marine; Alexandre la détruisit. Il prit l'Egypte, que Darius avait laissée dégarnie de troupes pendant qu'il assemblait des armées innombrables dans un autre univers.

Le passage du Granique ûi qu'Alexandre se rendit mattre des colonies grecques ; la bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Egypte; la bataille d'Arbelles luv^ donna toute la terre.

Après la bataille dlssus, il laisse fuir Darius, et ne s'occupe qu'à affermir et à régler ses conquêtes .-après la bataille d'Arbelles, il le suit de si près 4 qu'il ne lui laisse aucune retraite dans son.

> Voyez Arrien, de Bxped. AWxand, Ub. L » Ibid,

3 ndd.

4 Ibid. Ub. m.

DE L ËISPRIT DES LOIS

empire. Darius n'entre dans ses villes et dans ses provinces que pour en sortir : les marches d'Alexandre sont si rapides que vous croyez voit Fempire deFunivers plutôt le prix de la course, comme dans les jeux de la Grèce, que le prix de la victoire.

C*est ainsi qu'il fit ses conquêtes : voyons comment il les conserva.

U résista à ceux qui voulaient qu'il traitât' les Grecs comme mattres, et les Perses comme esclaves; il ne songea qu'à unir les deux nations, et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu ; il abandonna après la conquête tous les préjugés qui lui avaient servi à la faire; il prit les mœurs des Perses , pour ne pas désoler les Perses , en leur faisant prendre les mœursdes Grecs ; c'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la fenmie et pour la mère de Darius , et qu'il montra tant de continence ; c'est ce qui le fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis? qu'est-ce que cet usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.

Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par les mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue : il voulut que ceux de sa cour * en prissent aussi ; le reste des Macédoniens suivit cet exemple'. Les Francs et les Bourguignons ^ permhrent ces mariages : les Wisigoths les défendirent 4 en Espagne, et ensuite ils les permirent; les Lombards ne les permirent pas seulement , mais même les favorisèrent S; quand les Romains voulurent affaiblir la Macédoine, Ils y établirent qu'il ne pourrait se faire d'union par mariages entre les peuples des provinces.

Alexandre , qui cherchait à unir les deux peuples , songea à faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques : il bâtit une infinité de villes, et il cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel empire, qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus afûreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent, pour ainsi dire , anéantis

« CTétait le conseil d^Aristote. (PLirrARQUE, Œuvres morales, de la Fortune d* Alexandre.)

' Voyez Arrien, de Bxped. Jtexand, Ub. YII.

3 Voyez la Lot def Bourguignons, titre xii, art. 6.

4 Voyez la Zot des f^uigottu, Uv. III, lit. v, § i, qui abroge )a loi ancieooe , qui avait plus d'égard , y est-il dit , à la di/férence des nations, que des conditions.

^ Voyez la Loi des Lombards, Uv. II, Ut. vu, g 1 et 2.

eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.

Pour ne point puiser la Grèce et la Macédoine , il envoya à Alexandrie une colonie de Juifs ' : il ne lui importait quelles moeurs eussent ces peuples , pourvu qu'ils lui fussent fidèles.

Il ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs moeurs ; il leur laissa encore leurs lois civiles , et souvent même les rois et les gouverneurs qu*il avait trouvés. Il mettait les Macédoniens * à la tête des troupes , et les gens du pays à la tête du gouvernement; aimant mieux courir le risque de quelque infidélité particulière (ce qui lui arriva quelquefois ) , que d'une révolte générale. Il respecta les traditions anciennes , et tous les monuments de la gloire ou de la vanité des peuples. Les rois de Perse avaient détruit les temples des Grecs, des Babyloniens et des Égyptiens ; il les rétablit ^ : peu de nations se soumirent à lui , sur les autels desquelles il ne fit des sacrifices. Il semblait qu'il n'eût conquis que pour être le monarque particulier de chaque nation , et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire; il voulut tout conquérir pour tout conserver; et, quelque pays qu'il parcourût, ses premières idées, ses premiers desseins furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance. Il en trouva les premiers moyens dans la grandeur de son génie; les seconds, dans sa frugalité et son économie particulière 4; les troisièmes, dans son immense prodigalité pour les grandes choses. Sa main se fermait pour les dépenses privées; elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régler sa maison, c'était un Macédonien ; fallait-il payer les dettes des soldats , faire part de sa conquête aux Grecs, faire la fortune de chaque homme de son armée , il était Alexandre.

Il fit deux mauvaises actions : il brûla Persépolis , et tua Chlitus. Il les rendit célèbres par son re pentir : de sorte qu'on oublia ses actions criminelles , pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte qu'elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme de^ choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à côté de ses emportements et de ses faiblesses; de sorte qu'il

( Les rois de Syrie , abandonnant le plan des fondateurs de Tompire , voulurent obliger les Juifo à prendre les mœurs des Grecs : ce qui donna à leur Etat de terribles secousses.

* Voyez Arrien, de Bxpedilione AUxand. lib. Ul et autres.

3 Ibid.

4 /(;*</. lib. Vil.

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