‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 31 sur 975 · PUARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR · texte numérisé non relu

PUARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR

Si. tu étais ici, magnifique seigneur, je paraîtrais à ta vue tout couvert de papier blanc; et il n'y en aurait pas assez encore pour écrire toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus ^méchant de tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.

Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance inépuisable ; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins, qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment l'ardeur de te servir. Combien de fois, ai-je dit en moi-même : J'ai un maître rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui soit sur la terre!

Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyais pas destiné à de plus grandes misères : mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité privée , il me destina à la garde de tes femmes sacrées , c'est-à-dire à une exécution qui serait pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels parents un traitement pareil, se consolent peut-être sur oe qu'ils n'ont jamais connu d'autre état que le leur ; mais qu'on meOaisse * descendre de l'humanité et qu'on m'en prive, je mourrais de douleur si je ne mourais pas de cette barbarie.

J'embrasse tes pieds , sublime seigneur, dans une humilité profonde. Fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée , et qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un malheureux de plus.

Des Jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Haharram, 17I3.

LETTRE XLHI

USBEK A PHARAN.

Aux jardins de Fatmé.

Recevez la joie dans votre coeur, et reconnaissez ces sacrés caractères; faites-les baiser au grand eunuque et à l'intendant de mes jardins. Je leur défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon retour; dites -leur d'acheter l'eunuque qui manque. Acquittez-vous de votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les Teux ; car sachez que plus mes bontés sont grandes , plus vous serez puni si vous en abusez.

l>eParis,IeS5d«la iQoede Rhégeb, I713.

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