‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 40 sur 975 · D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ · texte numérisé non relu

D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ

Je suis né parmi les guèbres, d'une religion qui est peut-être la plus ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint avant la raison. J'avais à peine six ans , que je ne pouvais vivre qu'avec ma sœur; mes yeux s'attachaient toujours sur elle; et lorsqu'elle me quittait un moment*, elle lès retrouvait baignés de larmes : chaque jour n'augmentait pas plus mon âge que mon amour. Mon père, étonné d'une si forte sympathie, aurait bien souhaité de nous marier ensemble, selon l'ancien usage des guèbres introduit par Cambyse; mais la crainte des mahométans , sous le joug desquels nous vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances saintes que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.

Mon père , voyant donc qu'il aurait été dangereux de suivre mon inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyait naissante , mais qui était déjà à son dernier période : il prétexta un voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma sœur entre les mains d'une de ses parentes ; car ma mère était morte depuis deux ans. Je ne vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation : j'embrassai ma sœur toute baignée de larmes; mais je n'en versai point, car la douleur m'avait rendu conune insensible, rïous arrivâmes à Téflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents, m'y laissa et s'en retourna chez lui.

Quelque temps après j'appris qu'il avait, par le crédit d'un de ses amis , fait entrer ma sœur dans le beiram du roi , où elle était au service d'une sultane. Si l'on m'avait appris sa mort , je n'en aurais pas été plus frappé; car, outre que je n'espérais plus de la

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reroir, son entrée dans le beiram Tavait rendue mahométane; et elle ne pouvait plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder qu*avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Téflis, las de moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles furent amères à mon père ; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un lieu où Ton ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du soleil qui vous éclaire ; vous avez plus faut que si vous aviez souillé les éléments, puisque vous avez souillé rame de votre fille, qui n*est pas moins pure : j'en mourrai de douleur et d'amour ; mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir ! A ces mots , je sortis ; et pendant deux ans je passai ma vie à aller regarder les murailles du beiram , et considérer le lieu où ma soeur pouvait être , m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.

Enfin mon père mourut; et la sultane que ma sœur servait , la voyant tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la maria avec un eunuque qui la souhaitait avec passion. Par ce moyen, ma sœur sortit du sérail, et prit arec son eunuque une maison h Ispahan.

Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler , l'eunuque, le plus jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers prétextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au travers d'une jalousie. Des yeux de lynx ne l'auraient pas pu découvrir, tant elle était enveloppée d'habits et de voiles ; et je ne la pus reconnaître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon émotion quand je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me contraignis, car j'étais examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises excuses ; mais je le traitai comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que je pailai à ma sœur une langue qui lui était inconnue : c'était l'ancien persan, qui est notre langue sacrée. Quoi! ma sœur, lui dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? Je sais qu'entrant au beiram vous avez dû faire profession du mahométisme; mais, dites-moi, votre cœur a-t-il pu consentir, comme votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et pour qui la quittez-vous, cette religion qui doit nous être si chère ? pour un misérableencore flétri des fers qu'il a portés, qui, s'il était homme, serait le dernier de tons . Mon frère , dit-elle, cet homme dont vous

parlez e8tmonmari;il ûutqueje l'honore, tout indigne qu'il vous parait; et je serais aussi la dernière des femmes si.... Ah ! ma sœur, lui dis^'e , vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni ne peut l'être : si vous êtes fidèle comme vos pères , vous ne devez le regarder que comme un monstre. Hélas , dit-elle , que cette religion se montre à moi de loin ! à peine en savais-je les préceptes, qu'il les fiailhit oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est plus familière, et que j*ai toutes les peines du monde à m'exprimer ; mais comptez que le^ouvenir de notre enfance me charme toujours; que, depuis ce temps-là , je n'ai eu que de fausses joies ; qu'il ne s'est pas passé de jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu plus de part que vous ne croyez à mon mariage , et que je n'y ai été déterminée que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant coûté va me coûter encore ! Je vous vois tout hors de vous-même; mon mari firémit de rage et de jalousie : je ne vous verrai plus; je vous parle sans doute pour la dernière fois de ma vie : si cela était, mon firère, elle ne serait pas longue. A ces mots elle s'attendrit ; et , se voyant hors d'état de tenir la conversation, elle me quitta le phis désolé de tous les hommes.

Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma sœur : le barbare eunuque aurait bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de maris n'ont pas sur leurs femmes la .même autorité que les autres, il aimait si éperdument ma sœur, qu'il ne savait rien lui refuser. Je la vis encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours à notre langue particulière. Ma sœur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces misérables gardiens qui vous observent , me mettent en fureur. Comment avez-vous perdu la douce liberté dont jouissaient vos ancêtres? Votre mère, qui était si chaste, ne donnait à son mari , pour garant de sa vertu, que sa vertu même : ils vivaient heureux l'un et l'autre dans une confiance mutuelle ; et la simplicité de leurs mœurs était pour eux une richesse plus précieuse mille fois que le faux éclat dont vous semblez jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous avez perdu votre liberté , votre bonheur, et cette précieuse égalité qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore, c'est que vous êtes , non pas la femme , car vous ne pouvez pas 1,'être , mais Tes-

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dave d*un esdare qui a été dégradé de llniinanîté.

Ab ! moD frère , dit-elle , respeetei mon époux , respectez la religioo que j'ai embrassée : selon eette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous parler sans crime. Quoi ! ma sœur, lui dis-je tout transporté, vous la croyez donc véritable, cette religion ? Ah ! dit-elle, qu'il me serait avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fois pour elle un trop grand sacrifice pour qB« je puisse ne la pas croire; et si mes doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma sœur, sont bien fondés, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui vous rend malheureuse dans ce moode-ci , et ne vous laisse point d'espérance pour l'autre ? Songez que la nôtre est la plus ancienne qui soit au monde;qu'elle a toujours fleuri dans la Perse, etD'apasd'autreoriginequecetempire,dont]es commencements ne sont point connus ; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme ; que c^te secte y a été établie , non par la voie de la persuasion , mais de la conquête. SI nos princes naturels n'avaient pas été faibles , vous verriez régner encore le culte de ces anciens mages. Transportezvous dans ces siècles reculés : tout vous parlera du magisme , et rien de la secte mahométane , qui , plusiairs milliers d'années apr^, n*était pas même dans son enfauice. Mais, dit-elle, quand ma religion sarait plus moderne que la vôtre, elle est au moins plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu ; au fieu que vous adorez encore le soleil, les étoiles, le feu, et même les éléments. Je vois, ma sœur, que vous avez ap[Nris parmi les musulmans à calomnier notre sainte religion. Nous n'adorons ni les astres ni les éléments, et nos pères ne les ont jamais adorés; jamais ils ne leur ont élevé des temples; |amais Us ne leur ont offert des sacrifices. Ils leur ont seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, comme à des ouvrages et des manifestatioYis de la Divinité. Mais , ma sœur, au nom de Dieu qui nous édaire, recevez ce livre sacré que je vous porte ; ci'est le livre de notre législateur Zoroastre; Usezle sans prévention ; recevez dans votre cœur les rayons de lumière qui vous éclaireront en le lisant ; souvenez-vous de vos pères , qui ont si longtemps honoré le soleil dans la ville sainte de Balk ; et enfin souvenez-vous de moi, qui n'espère de repos, de fortune, dévie, que de votre changement. Je la quittai tout transporté , et la laissai seule décider la plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.

Ty retournai deux jours après. Je ne lui parla: point; j'attendis dans le silence l'arrêt de ma vie ou

de ma mort. Vous êtes aimé, mon frère, me ditelle, et par une gu^re. J'ai longtemps combattu; mais, dieux! que l'amour lève de difGcultés ! que je suis soulagée! Je ne crains plus de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes à mon amour; l'excès même en est légitime. Ah ! que ceci convient bien à l'état de mon cœur! Mais vous , qui avez su rompre les chaînes que mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous celles qui me lient les mains? Dès ce moment je me donne à vous : faites voir, par la promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent vous est cher. Mon frère , la première fois que je pourrai vous embrasser, je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerais jamais bien la joie que je sentis à ces douces paroles : je me crus et je me vis en effet, en un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis presque accomplir tous les désirs que j'avais formés en vingt-cinq ans de vie, et évanouir tous les chagrins qui me l'avaient rendue si laborieuse. Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces douces idées , je trouvai que je n'étais pas si près de mon bonheur que je m'étais figuré tout à coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de tous les obstacles. Il foJlait surprendre la vigilance de ses gardiens: je n'osais confier à personne le secret de ma vie; il fallait que nous fissions tout elle et moi : si je manquais mon coup, je courais risque d'être empalé; mais je ne voyais pas de peine plus cruelle que de le manquer. Nous convînmes qu'elle m'enverrait demander une horloge que son père lui avait laissée, et que j'y mettrais dedans une lime pour scier les jalousies d'une fenêtre qui donnait dans la rue, et une corde nouée pour descendre ; que je ne la verrais plus dorénavant , mais que j'irais toutes les nuits sous cette fenêtre attendre qu'elle pût exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir personne, parce qu'elle n'avait pas trouvé le temps favorable. Enfin, la seizième, j'entendis une scie qui travaillait; de temps en temps l'ouvrage était interrompu et dans ces intervalles ma frayeur était inexprimable. Enfin, après une heure de travail , je la vis qui attachait la corde ; elle se laissa aller, et glissa dans mes bras. Je ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là ; je la conduisis bore de la ville, où j'avais un cheval tout prêt; je la mis en croupe derrière moi , et m'éloignai , avec toute la promptitude imaginable , d'un lieu qui pouvait nous être si funeste. Nous arrivâmes avant le jour chez un guèbre , dans un lieu désert où il était retiré, vivant frugalement du travail de ses mains ; nous ne jo-

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geâmes pas à propos de rester chez lui , et, par son conseil , nous entrâmes dans une épaisse forêt , et nous nous mimes dans le creux d*un vieux chêne, jusqu^à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins , nous répétant sans cesse que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que quelque prêtre guèbre pdt faire la cérémonie du mariage prescrite par nos livres sacrés. Ma sœur , lui dis-je, que cette union est sainte ! la nature nous avait unis , notre sainte loi va nous unir encore. Enfin un prêtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il fit dans la maison du paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous bénit, et nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la sainteté de THohoraspe. Bientôt après nous quittâmes la Perse , où nous n*étions pas en sûreté , et nous nous retirâmes en Géorgie. Nous y vécûmes un an , tous les jours plus charmés Tun de Tautre. Mais comme mon argent allait finir, et que je craignais la misère pour ma sœur, non pas pour moi , je la quittai pour aller chercher quelque secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon voyage me fut non-seulement inutile , mais funeste : car, ayant trouvé d'un côté tous nos biens confisqués, de l'autre mes parents presque dans l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent précisément que ce qu'il fallait pour mon retour. Mais quel fut mon désespoir ! je ne trouvai plus ma sœur. Quelques jours avant mon arrivée, des Tartares , avaient fait une incursion dans la ville où elle était ; et, comme ils la trouvèrent belle , ils la prirent , et la vendirent à des juifs qui allaient en Turquie, et ne laissèrent qu'une petitefille dont elle était accouchée quelques mois auparavant. Je suivis ces juifs , et les joignis à trois lieues de là : mes prières, mes larmes, furent vaines ; ils me demandèrent toujours trente tomans, et ne se relâchèrent jamais d'un seul. Après m'être adressé à tout le monde , avoir imploré la protection des prêtres turcs et chrétiens, je m'a^râssai à un marchand arménien; je lui vendis ma fille, et me vendis aussi pour trente-cinq tomans. J'allai aux juifs, je leur donnai trente tomans, et portai les cinq autres à ma sœur, que je n'avais pas encore vue. Vous êtes libre , lui dis-je , ma sœur, et je puis vous embrasser : voilà cinq tomans que je vous porte ; j'ai du regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. Quoi ! dit-elle , vous vous êtes vendu ? Oui , lui dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait? n'étais-je pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez à me le rendre davantage.' Votre liberté me consolait , et votre esclavage va me mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre amour est cruel!

Et ma fille? je ne la vois point. Je l'ai vendue aussi . lui dis-je. Nous fondtmes tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de nous rien dire. Enfin j'allai trouver mon maître, et ma sœur y Surriva presque aussitôt que moi ; elle se jeta à ses genoux. Je vous demande, dit-elle, la servitude comme les autres vous demandent la liberté ; prenez-moi : vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon maître. Malheureux! dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux dépens de la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunes qui mourront si vous nous séparez. Je me donne à vous , payez-moi ; peut-être que cet argent et mes services pourront quelque jour obtenir de vous ce que je n'ose vous demander. Il est de votre intérêt de ne nous point séparer; comptez que je dispose de sa vie. L'Arménien était un homme doux , qui fut touché de nos malheurs. Servez-moi l'un et l'autre avec fidélité et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre liberté. Je vois que vous ne méritez, ni l'un ni l'autre , les malheurs de votre condition. Si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi heureux que vous le méritez ; si la fortune vous rit, je suis certain que ,'^us me satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassâmes tous deux ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous nous soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude , et j'étais charmé lorsque j'avais pu faire l'ouvrage qui était tombé à ma sœur, La fin de l'année arriva : notre maître tint sa parole, et nous délivra. Nous retournâmes à Téflis : là je trouvai un ancien ami de mon père, qui exerçait avec succès la médecine dans cette ville ; il me prêta quelque argent avec lequel je fis quelque négoce. Quelques affaires m'appelèrent ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis depuis sue ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce société du monde : l'union règne dans ma famille, et je ne changerais pas ma condition pour celle de tous les rois du monde. J'ai été assez heureux pour retrouver le mar< chand arménien à qui je dois tout, et je lui ai rendu des services signalés.

ASmjrne, le27delâlaDe de Genunadis, 1714.

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IJLTTRE LXVm.

RICA A^ USBEK

Tallai Tautre jour dîner chez un homine de robe qui m^en avait prié plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des dioses ,' je lui dis : Monsieur, il me paraît que Totre métier est bien pénible. Pas tant que ▼ous TOUS imaginez , répondit-il : de la manière dont nous le faisons , ce n*est quMn amusement. Mais corament! n*avez-vous pas toujours la tête remplie des afiEaires d*autrui ? n*étes-Tous pas toujours occupé dechoses qui ne sont point intéressantes? Vous avez raison : ces choses ne sont point intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que rien ; et cela même £iit que le métier n*est pas si fatigant que vous dites. Quand je vis quMl prenait la chose d'une manière si d^a^, je continuai, et lui dis : Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet. Je le crois , car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j*eus besoin d'argent pour payer mes provisions ; je vendis ma bibliothèque; et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me laissa que mon livre de raison. Ce n*estpas que je les regrette : nous autres juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous à faire de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas sont hypothétiques et sortent de la règle générale. Mais ne serait-ce pas, monsieur, hn dis-je, parce que vous les en faites sortir? Car enfin pourquoi chez tous les peuples du monde y aurait-il des lois si dles n'avaient pas leur application , et comment peut-on les appliquer si on ne les sait pas ? Si vous connaissiez le Palais , reprit le magistrat, vous ne parleriez pas comme vous faites : nous avons "des livres vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous , et se chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi quelquefois devons tromper ? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas mal de vous garantir de leurs embûches. Ils ont des armes avec lesquelles ils attaquent votre équité : il serait bon que vous en eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous mettre dans la roâée, habillé à la légère, parmi des gens cuirassés jusqu'aux dents.

De Piri», le 13 de U laoe de ChabbAn , 17 U.

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