‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 42 sur 975 · USBEK A ZÉLIS · texte numérisé non relu

USBEK A ZÉLIS

Je plains Soliman, d*autant plus que le mal est sans remède , et que son gendre n*a fait que se senrir de la liberté de la loi. Je trouve cette loi bien dore d'exposer ainsi Thonneur d'une famille aux caprices d'un fou. On a beau dire que Ton a des indiées certains pour connaître la vérité ; c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui revenu parmi nous ; et nos médecins donnent des raisons invincibles de l'incertitude de ces preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne le^ regardent comme diimériques, quoiqu'elles soient clairement établies par leurs livres sacrés, et que leur ancien législateur en ait fait dépendre l'innocence ou la eoodainnatioD 4e tontes les filles.

J^appreods avec plaisir le soin que tu te donnes de rédoeation de la tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure que Fatima ; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; qu'elle soit lliomiear et l'omementdusérail où elle est destinée ; qu'elle n'ait sur sa tête que des lambris dorés , et ne mardie que sur des tapis superbes! Et, pour combla de souhaits, puissent mes yeux la voir dans toute sa gloire!

A Paris, les delà lune de CbalTaJ, I7i4.

LETTRE LXXIL

RICA A USBEK

Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je vis un homme bien content de lui. Dans un quart d'heure , il décida trois questions de morale , quatre problèmes historiques, et cinq points de physique. Je n'ai jamais vu un décisionnaire si universel ; son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on paria 'des nouvelles du temps : il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus l'attraper, et je dis en moimême : U faut que je me mette dans mon fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse ; mais à peine lui eus-je dit quatre mots, qu'il me donna deux démentis , fondés sur l'autorité de MM. Tavemier et Chardin. Ah! bon Dieu ! disje en moi-même, quel homme est-ce là ? Il connaîtra

tout à l'heure les rues d'Ispahan mieux que moil Mon parti fut bientôt pris : je me tus, je le laissai parler, et il décide encore.

A Paris , le 8 de la lune de Zilcadé , I7f 6.

LETl'RE LXXIII.

ftICA A

J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n*y en a point de moins respecté dans le monde ; car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts, et lui impose des lois qu'il est obligé de suivie.

II y a quelque temps que, pour fixer son auto^ rite, il donna un code de ses jugements <. Cet enfant de tant de pères était presque vieux quand il naquit; et, quoiqu'il fût légitime, un bâtard', qui avait déjà paru, l'avait presque étoufië dans sa naissance.

Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse : l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel ; et sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique vient les saisir, et ne les quitte plus.

Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures, de métaphores et d'antithèses; tant de bouches ne parlent presque que par exclamation ; ses oreilles veulent toujours être frappées par la cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question : il semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranlé à tous les instants, et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit autrefois que ses mains étaient avides; je ne t'en dirai rien, et je laisse décider cela à ceui qui le savent mieux que moi ^.

Voilà des bizarreries, ***^ que l'on ne voit point dans notre Perse. Nous n'avons point l'esprit porté à ces établissements singuliers et bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples et nos manières naïves.

De Paria, le 37 de la lune de Zilhagé, I7i&.

■ Son dictionnaire. (P.)

' Le dtcUonnaire de FureUère. L'auteur fût chassé de TAcademie. (P.)

^ S*il est aisé de donner à un homme de mérite un bon ridicule sans que cela Ure à conséquence , à plus forte raison à une compagnie littéraire, où les Utres et les prétentions sont péleméle, sans que personne se croie solidaire pour la oom^* pagnie, ou la compagnie pour personne. Ce tribut, qu'il fallait payer à la gaieté française , ne compromettait pas plus l'Académie que Montesquieu, et n'embarrassa ni Pun ni l'autre quand l'auteur des Lettre» Penanet vint prendre la place qui lui était due. (L. H.) — H fut reçu à l'Académie française le oà Janvier 1728.

LETTRES PERSANES

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