‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 471 sur 975 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Quels sont les moyens naturels de changer les mœurs et les manières d*une nation.

I Nous avons dit que les lois étaient des institui tions particulières et précises du législateur, les [ mœurs et les manières des institutions de la nation ' en général. De là il suit que , lorsque l'on veut chani ger les mœurs et les manières , il ne faut pas les I changer par les lois : cela paraîtrait trop tyranni- ] que ; il vaut mieux les changer par d'autres mœurs ^ et d'autres manières.

> DU le P. Dnhalde.

Ainsi , lorsqu'un prince veut faire de grands changements dans sa nation, fl faut qu'il réforme par les lob ce qui est établi par les lois , et qu'il change par les manières ce qui est établi par les manières; et c'est une très-mauvaise politique de changer par les lois ce qui doit être changé par les manières.

La loi qui obligeait les Moscovites à se faire couper la barbe et les habits, et la violence de Pierre l***, qui faisait tailler jusqu'aux genoux les longues robes de ceux qui entraient dans les villes, étaient tyranniques. II y a des moyens pour empêcher les cvîmes : ce sont les peines; il y en a pour faire dianger les manières : ce sont les exemples.

La facilité et la promptitude avec laquelle cette nation s'est policée a bien montré que ce prince avait trop mauvaise opinion d'elle, et que ces peuples n'étment pas des bêtes, comme Q le disait. Les moyens violents qu'il employa étaient inUtOes, il serait arrivé tout de même à son bot par la douceur.

U éprouva lui-même la facilité de ces changements. Les femmes étaient renfermées , et en quelque façon esclaves; il les appela à la cour, il les fit habiller à l'allemande, il leur envoyait des étoffes. Ce sexe goûta d'abord une façon de vivre qui flattait si fort son goût, sa vanité et ses passions, et la fit goûter aux hommes.

Ce qui rendit le changement plus aisé , c'est que les mœurs d'alors étaient étrangères au climat , et y avaient été apportées par le mélange des nations et par les conquêtes. Pierre f , donnant les moeurs et les manières de l'Europe aune nation d'Europe, trouva des facilités qu'il n'attendait pas lui-même. L'empire du climat est le premier de tous les empires. II n'avait donc pas besoin de lois pour changer les mœurs et les manières de sa nation : n lui eût suffi d'inspirer d'autres mœurs et d'autres manières.

En général , les peuples sont très-attachés à leurs coutumes ; les leur ôter violemment, c'est les rendre malheureux : il ne faut donc pas les changer, mais les engager à les changer eux-mêmes.

Toute peine qui ne dérive pas de la nécessité est tyrannique. La loi n'^t pas un pur acte de puissance; les choses indifférentes par leur nature ne sont pas de son ressort.

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