‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 5 sur 975 · SUR LA VIE D£ MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

SUR LA VIE D£ MONTESQUIEU

oniiaaires à rénergie el à retendue de son génie. Monteaquiea avait résolu de ne répondre à aucune des critiques qui seraient fiiites de V Esprit des Lolf ; mais il ne put se résoudre à passer sous silence les attaques d*un auteur anonyme qui, dans un jooroal intitulé Nauveiles ecclésiastiques, Tavait déchiré avec fureur, et le peignait comme un athée. D avait, dans les Letires persanes, traité la religion chrétienne avec beaucoup de légèreté ; mais ensuite, ndri par Fâge, par Fétude et la réflexion, il en ifait £nt, dans VEsprii du Lois, un éloge sin* cère : il la recommande en termes expressif, BOD-seideflient comme le plus parfidt des systèmes refigienx , mais comme le plus puissant soutien de tootajatème social. H lui importait donc de repousser les insinuations calomnieuses du gazetier ecdésiastique. U voulait, en màne temps, réfîiter favanee les théologiens de la Sorbonne qui, peu eoMents de qudques passages de VEsprU des Lois, aillent procéder aune censure de cet ouvrage. C*e8t dans ce double but qu'il écrivit sa Défense, modèle de discussion solide et de plaisanterie légère. Il se fiâiôtait beaucoup de la modération maligne qu'il avait mise dans cet écrit. « Ce qui meplatt, dans ma « défrase, disait-il, ce n'est pas de voir les véné- • rahles théologiens mis à terre, c'est de les y voir « eouler tout doucement. » Quelques personnes, qui s'assemblaient chez le fermier général Dupin, entrcprirent une critique détaillée del'j^iprl^cfet Lois et composèrent trois gros volumes in-8* d'observations, qu'on dit avoir été imprimés en 1757 et en 1758, maîsquilefurent probablement quelques années phis tAt. Madame Dupin, qui eut longtemps J. J. Rousseau pour secrétaire, sans se douter qu'il filt bon à «itre chose qi^au métier de copiste, composa, <fit-on, la préfoce de ces observations. Les pères Plesse et Berthier coopérèrent à sa rédaction; et Dupin, sous le nom duquel on devait publier l'ouvrage, fournit les faits relatife aux finances et à l'ad- BÛnîstratlon. Montesquieu, que cette espèce de cabale contre son ouvrage et contre lui affligeait, employa, dit-on, lecréditdemadame de Pompadour, pour engager Dupin à supprimer son livre. Celui-ci le fit avec un td soin , qu'il est échappé au plus une trentaine d'exemplaires à la destruction; ce qui a procuré à ce livre un motif d'estime qu'il n'aurait probablement jamais acquis, s'il avait été publié, sav(Mr la rareté. Du reste, Montesquieu garda le silenoe sur une foule de brochures pleines d'ineptes critiques ou d'injures grossières , qui parurent contre VEsprii des Lois, U disait que le public le ven-

geait assez des uns par le m^ris, et des autres par l'indignation.

L'apparition d'un livre du genre et du mérite de VEsprii des Lois est un événement, dans l'histoire politique et littéraire, dont on doit retracer les effets. A l'époque où il fut publié, les progrès de l'industrie et raccroissement de la population en Europe, le développement rapide du commerce des Européens etdes colonies européennesdans les deux mondes, avaient amené, dans la plupart des Etats de cette partie du globe, des changements successif, et bouleversé presque entièrement les rapports qui existaient autrefois entre les divers orcfares de citoyens. La puissancen'était phis le résultat immédiat des richesses et de l'influence, et ne pouvait plus . s'appuyer que sur les institutions ; robàssance avait cessé d'être la conséquence nécessaire de la dépendance, et devait être exigée au nom des lois. Ces institutions et ces lois , qui n'étaient que Pexpression d'un ordre de choses que le temps avait ou altéré ou aboli, ne se trouvant plus en harmonie avec les mœurs, les habitudes et les intérêts de la société, gênaient ^[alement les gouvernements dont elles constituaient les seuls moyens de pouvoir, et les peuples dont elles étaient les seules garanties contre les troubles et les désordres. Tous les esprits sentaient la nécessité de modifier la constitution des États ; et l'on conçoit avec qudle avidité dut être lu, à une telle époque, un livre qui présentait le résumé de Pexpérience des siècles sur la science de la législation et du gouvernement. Mais l'effet de 6e livre fut différent dans les différents pays , selon la situation où ils se trouvaient. Cest en Angleterre que l'ouvrage de Montesquieu eut et obtient encore la plus forte influence; et c'est en Franceque cette influence fut et est encore la plus &ible. Peut-être les Anglais doivent-ils en partie à Montesquieu, et à l'impulsion qu'il a donnée aux sciences politiques, d'avoir su faire habilement mânceuvrer le vaisseau de l'État, entre les deux grands écueils de leur constitution , une oligarchie tyrannique, et une démocratie turbulente. AmsiY Esprit des Lois fut en Angleterre, dès qu'ilparut,robjetd'une admiration qui ne trouva point decontradicteur, et qui n'a cessé de s'accroître. Si cet ouvrage n'a pas produit un eflfet aussi heureux et aussi puissant en France, ce n'est pas seulement parce que les esprits n'étaient point aussi éclairés sur ces matières; c'est aussi, il faut le dire, la faute de l'ouvrage et celle de l'auteur. Montesquieu n'avait cherché qu'à éclaircir les âges obscurs de la monarchie française ; et même le succès de ses efiforts, à cet

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NOTICE

égard , est resté douteux , et a été justemeat contesté. Il s'est arrêté à Tépoque où il aurait pu s'appuyer sur des faits certains, et commencer à présenter des résultats positifo, et des remèdes applicables aux maux qui tourmentaient alors l'état social en France , et donjt il n'avait pas pressenti tout le danger. Les nobles , à la cause desquels Fauteur de V Esprit des Lois se montrait fovorable, puisaient dans sonlivreceqaidevait exalter leurs prétentions, mais non pas ce qui devait les aider à conserver leurs droits réels, et à se procurer une existence solide. Le gouvernement de France y aurait en vain cherché des indications précises pour acquérir une vigueur nouvelle, en abandonnant ces formes du pouvoir que le temps emportait , et en saisissant les moyens de puissance que le temps avait créés. Une autre eause, qui ne semble due qu'au hasard de la nature , etquicependant a une liaison secrète avecjes événements, a contribué au peu d'influence qu'a obtenu en France le livre de Y Esprit des Lois, Peu après la publication de ce livre, et dans un assez court intervalle de temps , deux écrivains se sont rencontrés , tous deux doués d'une imagination vive , d'une rare éloquence, de ce talent pour la dialectique, qui donne la faculté d'enchaîner toutes les conséquences d'un principe et toutes les parties d'un système; mais aussi tous deux également dénués de la connaissance pratique des affaires , et de ce discernement particulier qui nous fait apprécier ce que réclament les hommes et les choses , selon les différentstemps et les diverses circonstances. L'un, ayant, vécu à une époque où un gouvernement débile affectait, par intervalles, une attitude despotique et irritait sans cessesans jamais comprimer, a prétendu fonder la théorie sociale sur le dogme de la souveraineté du peuple, qui ne peut conduire qu'à l'anarchie; l'autre, longtemps témoin de la férocité et de l'ineptie populaires, s'est précipité dans l'extrême opposé , et a cru asseoir les bases de la société sur la doctrine du pouvoir paternel et sur l'état de la famille : il a , sans le vouloir, enCsnté une théorie du despotisme aussi fausse dans son principe , et presque aussi funeste dans ses conséquences , que celle qu'il cherchait à renverser. C'est entre ces deux systèmes que se sont partagés en France les écrivains politiques, et les deux écoles qu'Us ont formées sont devenues fécondes en stériles abstractions, et en déclamations d'autant plus dangereuses qu'elles flattent les deux plus forts penchants de l'homme , l'amour du pouvoir et l'amour de l'indépendance, lorsque les nuages amoncelés par ces vaines et am-

bitieuses théories seront dissipés , les diverses branches des sciences politiques, fondées sur les faits et l'expérience, paraîtront moins faciles, moins accessibles à tous tes esprits; mais alors aussi on appréciera en France tout le mérite de VEsprU des Ijois; et, duseul développement de quelques-uns des chapitres si courts de cet immortel ouvrage , on verra sortir des traités substantiels sur diverses parties de la législation et du gouvernement des États. Si le livre de Montesquieu ne fut pas aussi utile à sa patrie qu'il l'avait espéré, la gloire que l'auteur en recueillit de son vivant surpassa celle que peuventambitionnerles gens de lettres. Il fut considéré, dans toute l'Europe, comme le législateur des nations; mais il ne fut point ébloui de sa haute répu- . tation : il continua de vivre en sage , et de jouir de lui-même et de ses amis. Il partageait son temps entre le château de la Brède et Paris y c'est-à-dire entre l'étude et le monde : dans sa terre , aimant à s'occuper de jardinage et d'améliorations agricoles ; très-jaloux de ses droits seigneuriaux , et par coun séquent voisin incommode, mais adoré de ses paysans dont il recherchait l'entretien , parce que , disait-il , ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers : dans la capitale , convive aimable, trop simple et trop négligé peut-être dans ses habillements comme dans ses manières et dans sa conversation.

U était toiyours disposé à rendre justice aux talents , et à les protéger au besoin. Il reçut un jour da Henri Sully , excellent artiste anglais , et un de ceux quiontleplus contribué à perfectionner l'horlogerie en France, la lettre suivante : « J'ai envie de me « pendre ; mais je crois cependant que je ne me pen- « drais pas si j'avais cent écus. » Montesquieu lui ré* pondit : « Je vous envoie cent écus, mon cher Sully; « ne vous pendez pas, et venez me voir. » Montesquieu était directeur de l'Académie française , lorsque Piion se présenta pour y être admis : quand on sut à la cour que ce poète était sur le point d'être élu, Montesquieu fut mandé à Versailles, et le roi lui déclara qu'il ne voulait pas que Piron fût nommé. Montesquieu fit des démarches auprès de madame de Pompadour, et obtint en dédommagement, pour l'auteur de la Mélromcmie, une pension de mille francs. La munificence de Montesquieu ne s'exerçait pas seulement sur les hommes à talents, mais encore sur ceux qui n'avaient d'autres titres à ses yeux que le malheur : au reste, il cachait avec un soin extrême le bien qu'il faisait , par la cramte qu'on ne lui prMt des motifs différents de celui qui le faisait

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