LETTRE LXXXIV
USBEK A RHÉDI
A Venise.
S*il y a un Dieu , mon cher Rhédi , il faut nécessairement qu'il soit juste : car, s*il ne Tétait pas, il serait le plus mauvais et le plus imparfait de tous les êtres.
La justice est un rapport de convenan^ce qui se trouve réellement entre deux choses ; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un ange, on enfin que ce soft un homme.
Il est vrai que les hommes ne voient pas toujours ces rapports; souvent mémo lorsqu'ils les voient, ils s*en éloignent, et leur hitérét est toujours ce qu'ils voient le mieux. La justice élève sa voix; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.
Les hommes peuvent faire des injustices, par» ce qu'ils ont intérêt de les conunettre, et qu'ils aiment mieux se satisfaire que les autres. C'est toujours par un retour sur eux-mêmes qu'ils agissent : nul n'est mauvais gratuitement; il faut qu'il y ait une raison qui détermine, et cette raison est toujours une raison d'intérêt.
Mais il n'est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste : dès qu'on suppose qu'il voit la justice, il faut nécessairement qu'il la suive; car, comme il n'a besoin de rien, et qu'il se sufGt à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres , puisqu'il le serait sans intérêt.
Ainsi, quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice; c'est-à-dire faire 'nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s'il existait, serait nécessairement juste. Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas Têtre de celui de l'équité.
Voilà, Ilhédi, ce qui m*a fait penser que la justice est éternelle, et ne dépend point des conventions humaines; et quand elle en dépendrnitr ce serait une vérité terrible qu'il faudrait se dérober à soimême.
Nous sonunes entourés dliommes'plus forts que
nous; ils peuvent nous nuire de mille manières différentes, les trois quarts du temps ils peuvent le faire Impunément. Quel repos pour nous de savoir qu*il y a dans le coeur de tous ces hommes un principe iatérieur qui combat en notre faveur, et nous met à couvert de leurs entreprises!
Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle, nous passions devant les hommes comme devant les lions; et nous ne toions jamais assurés un moment de notre vie , de notre bien , ni de notre bonheur.
Toutes ces pensées m'animent contre ces docteurs qui représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de sa puissance ; qui le font agir d'une manière dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes , de peur de l'offenser ; qui le chargent de toutes les imperfections qu'il punit en nous , et ^ dans leurs opinions contradictoires, le représentent tantôt comme un être mauvais, tantôt comme un être qui hait le mal et le punit.
Quand un homme s'examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu'il a le cœur juste! Ce plaisir, tout sévère qu'il est, doit le ravir : il voit son être autant au-dessus de ceux qui ne l'ont pas qu'il se voit au-dessus des tigres et des ours. Oui, Rhédi, si j'étais sûr de suivre toujours inviolablement cette équité que j'ai devant les yeux, je me croirais le premier des hommes. ,
De Paris» le i*' de la lime de Gemmadl i , I7i&.
LETTRE IJCXXV.
RICA A **♦
Je fus hier aux Invalides : j'aimerais autant avoir fait cet établissement, si j'étais prince, que d*avoir gagné trois batailles. On y trouve partout la main d'un grand monarque. Je crois que c*est le lieu le plus respectable de la terre.
Quel spectacle que de voir dans un même lieu ras!$emb1ées toutes ces victimes de la patrie , qui ne respirent que pour la défendre, et qui , se sentant le même cœur et non pas la même force , ne se plaignent que de l'impuissance où elles sont de se sacrifier encore pour elle!
Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils y étaient contraints par la présence d'un ennemi ,.chercher leur dernière satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur cœur et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de Fart militaire!
LETTRES PERSAJNES.
Je voudrais que les noms de oeBx qui meurent pour la patrie fussent éerits et conservés daâs les temples, dans des registres quîfossent comme la source de la gloire et de la noblesse.
A Paris, te 15 de la lune de Gemioadl f , I7I6.