LIVRE XXI, CHAPITRE VI
jours pour aller au Phase, qui comluisait dans le Poot-Euxin. C'est sans doute par les nations qui peuplaient ces divers pays que les grands empires des Assyriens, des Mèdes et des Perses, avaient une communication avec les parties de l'Orient et de rOccîdent les plus reculées.
Cette communication n'est plus. Tous ces pays ont été dévastés par les Tartares ' , et cette nation destructrice les habite encore pour les infester. L'Oxus ne va plus à la mer Caspienne ; les Tartares Font détourné pour des raisons particulières * ; il se perd dans des sables arides.
Le Jaxarte, qui formait autrefois une barrière entre les nations policées et les nations barbares , a été tout de même détourné ^ par les Tartares, et ne va plus Jusqu'à la mer.
Séleucus Nicator forma le projet 4 de joindre le Pont-Euxin à la mer Caspienne. Ce dessein , qui eût donné bien des facilités au commerce qui se faisait • dans ce temps-là , s'évanouit à sa mort ^. On ne sait s*il aurait pu Fexécuter dans l'isthme qui sépare les deux mers. Ce pays est aiyourd'bui très-peu connu; il est d^uplé et plein de forêts. Les eaux n'y manquent pas , car une infinité de rivières y descendent du mont Caucase; mais ce Caucase, qui forme le nord de l'isthme, et qui étend des espèces de bras^ au midi,} aurait été un grand obstacle, surtout dans ces temps-là , où Ton n'avait point l'art de fadre des écluses.
On pourrait croire que Séleucus voulait faire la jonction des deux mers dans le lieu même où le czar Pierre I*' l'a faite depuis, c'est-à-dire dans cette langue de terre où le Tanaîs s'approche du Volga : mais le nord de la mer Caspienne n*était pas encore découvert.
Pendant que dans les empires d'Asie il y avait un commerce de luxe, les Tyriens faisaient par toute la terre un commerce d'économie. Bochard a employé le premier livre de son Chanaan à £ure rénumération des colonies qu'ils envoyèrent dans ' tous les pays qui sont près de la mer ; ils passèrent les colonnes d'Hercule , et firent des établissements 7 sur les cdtes de l'Océan.
Dans ces temps4à, les navigateurs étaient obli-
■ n faut qiMydepoiB le temps de Ptolomée, qui Dons décrit taBtdeilTièret qui se Jettent daoe la putle orientale de la mer Caspienne, U y ait en de grands changements dans ce pays. La eaite da eur ne met de ce côté-là que la rivière d'Astiabat ; ei «Us de M. Battialsl, rien du tout
* Toyezlardatlon de Genkinson, dans le AtfciiMl dits «oya- $m du nord, tom. IV.
' Jeeffolsqaedelàs*estibnnéle lae Aral.
4 Claude César, dans Pline, Ut. VI , chap. zi.
6 U tat taé pnr Ptokmée Céranos.
« VoyaS(ralioii,ttv. XI.
7 Ilslbnd6rentTartiie,eti*établirMitàCadix.
gés de suivre les côtes, qui étaient pour ainsi dire leur boussole. Les voyages étaient longs et péoiblés. Les travaux de la navigation d'Ulysse ont été un sujet fertile pour le plus beau poëme du monde, après celui qui est le premier de tous.
Le peu de connaissance que la plupart des peuples avaient de ceux qui étaient éloignés d'eux , favorisait les nations qui faisaient le coiBO)pree d'économie. Elles mettaient dans leur négoce les obscurités qu'elles voulaient : elles avaient tous les avantages que les nations intelligentes prennent sur les peuples ignorapts.
L'Egypte, éloignée par la religion et par les moeurs de toute communication avec les étrangers, ne faisait guère de commerce au dehors : elle jouissait d'un terrain fertile et d'une extrême abondance. C'était le Japon de ces tempsrlà : elle se suffisait à elle-même.
Les Égyptiens furent si peu jaloux du commerce du dehors , qu'ils laissèrent celui de la mer Rouge à toutes les petites nations qui y eurent quelque part. Ils souârirent que les Iduméens, les Jui& et les Syriens y eussent des flottes. Salomon > employa à cette navigation des Tyriens qui connaissaient ces mers.
Josèphe* dit que sa nation, um'quement occupée de Tagriculture, connaissait peu la mer : aussi ne fut-ce que par occasion que les Juifs négocièrent dans la mer Rouge. Ils conquirent, sur les Iduméens, Elath et Asiongaber, qui leiur donnèrent ce commerce : ils perdirent ces deux villes , et perdirent ce commerce aussi.
Il n'en fut pas de même des Phéniciens : ils ne faisaient pas un commerce de luxe; ils ne négociaient point par la conquête; leur firugalité, leur habileté, leur industrie, leurs périls, leurs fatigues, les rendaient nécessaires à toutes les nations du monde.
Les nations voisines de la mer Rouge ne négociaient que dans cette mer et celle d'Afrique. L'étonnement de l'univers , à la découverte de la mer des Indes, faite sous Alexandre, le prouve assez. Nous avons dit ^ qu'on porte toujours aux Indes des métaux précieux, et que l'on n'en rapporte point 4; les flottes juives, qui rapportaient par la mer Rouge de l'or et de l'argent, revenaient d'Afrique, et non pas des Indes.
Je dis plus : cette navigation se faisait sur la
* Ut. m, de$ Rois, chap. ix; ParaHp, Uv. I! ,chap. tul
* Contre Applon.
3 Au chap. I de œ Uvre.
4 La proportion établie en Europe entre Tor et rargentpeu^ qudquerols faire trouver du profit à prendre dans les Indes de ror pour de Targent ; mais c'est peu de chose.
DE L ESPRIT DES LOIS
côte orientale de l'Afrique; et Tétat où était la marine pour lors prouve assez qu'on n'allait pas dans des lieux plus reculés.
Je sais que les flottes de Salomon et de Jozaphat ne revenaient que la troisième année ; mais je ne vois pas que la longueur du voyage prouve Ja grandeur de Téloignement.
Pline et Strabon nous disent que le chemin qu'jm navire des Indes et de la mer Rouge, fabriqué de joncs, faisait en vingt jours, un navire grec ou romain le faisait en sept >. Dans cette proportion, un voyage d'un an pour les flottes grecques et romaines était à peu près de trois pour celles de Salomon.
Deux navires d'une vitesse inégale ne font pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse : la lenteur produit souvent une plus grande lenteur. Quand il s'agit de suivre les côtes , et qu'on se trouve sans cesse dans une différente position ; qu'U faut attendre un bon vent pour sortir d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre cbangement.
Cette lenteur des navires des Indes , qui , dans un temps égal , ne pouvaient faire que le tiers du chemin que faisaient les vaisseaux grecs et romains , peut s'expliquer par ce que nous voyons aujourd'hui dans notre marine. Les navires des Indes, qui étaient de jonc, tiraient moins d'eau que les vaisseaux grecs et romains , qui étaient de bois, et joints avec du fer.
On peut comparer ces navires des Indes à ceux de quelques nations d'aujourd'hui, dont les ports ont peu de fond : tels sont ceux de Venise, et même en général de l'Italie», de la mer Baltique, et de la province de Hollande ^ Leurs navires, qui doivent en sortir et y rentrer, sont d'une fabrique ronde et large de fond; au lieu que les navires d'autres nations qui ont de bons ports sont, par le bas, d'une forme qui les fait entrer profondément dans l'eau. Cette mécanique fait que ces derniers navires naviguent plus près du vent, et que les premiers ne naviguent presque que quand ils ont le vent en poupe. Un navire qui entre beaucoup dans l'eau navigue vers le même côté à presque tous les vents : ce qui vient de la résis-
» Voyez Pline , U v. VI , chap. xxii ; et Sirabon , H v. XV.
> Elle n*a presque que des rades; mais la Sicile a de trèsbons ports.
f Je dis de la province de Hollande ; car les ports de celle de Zclande sont assez profonds.
tance que trouve dans Teau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller très-près du vent, c'est-à-dire très-près du côté d'où vient le vent. Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister , ni guère aller que du côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages : 1^ ils perdent beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de changer souvent de direction ; 2^ ils vont plus lentement , parce que, n'ayant pas de point d'appui , ils ne sauraient porter autant de voiles que les autres. Que si , dans un temps où la marine s'est si fort perîfectionnée , dans un temps où les arts se commimiquent, dans un temps où l'on corrige par l'art , et les défauts de la nature, et les défauts de l'art même, on sent ces différences, que devait-ce être dans la marine des anciens?
Je ne saurais quitter ce sujet. Les navires des Indes étaient petits, et ceux des Grecs et des Romains, si l'on en excepte ces machines que l'ostentation fit faire, étaient moins grands que les nôtres. Or, plus un navire est petit, plus il est en danger dans les gros temps. Telle tempête sub* merge un navire, qui ne ferait que le tourmenter, s'il était plus grand. Plus un corps en surpasse un autre en grandeur, plus sa surface est relativement petite ; d'où il suit que dans un petit navire il y a une moindre raison, c*est-à-dire une plus.grande différence de la surfoce du navire au poids ou à la ciiarge qu'il peut porter, que dans un grand. On sait que, par une pratique h peu près générale, on met dans un navire ime charge d'un poids égal h celui de la moitié de Peau qu'il pourrait contenir. Supposons qu'un navire tînt huit cents tonneaux d'eau, sa charge serait de quatre cents tonneaux; celle d'un navire qui ne tiendrait que quatre cents tonneaux d'eau serait de deux cents tonneaux. Ainsi la grandeur du premier navire serait, au poids qu'il porterait, comme 8 est à 4 ; et celle du second , comme 4 est à 2. Supposons que la surface du grand soit à la surface du petit comme 8 est à 6, la surface ' de
> Cest-Ji-dIre, pour comparer les grandeurs de même genre, Tnction ou la prise du fluide sur le navire sera à I& résistance du même navire comme, etc.