CHAPITRE XX
Comment le commerce se fit jour en Europe à travers
la barbarie.
La philosophie d* Artstote ayant été portée en Occident, elle plut beaucoup aux esprits subtils, qui, dans les temps d'ignorance, sont les beaux esprits. Desscolastlques s'en infatuèrent, et prirent de ce philosophe > bien des explications sur le prêt à intérêt, au lieu que la source en était si naturelle dans TÉvangile; ils le condamnèrent indistinctement^ dans tous les cas. Par là, le commerce , qui n'était que la profession des gens vils, devint encore celle des malhonnêtes gens : car toutes les fois que Ton défend unechose naturellement permise ou nécessaire, on ne faut que rendre malhonnêtes gens ceux qui la font.
Le commerce passa à une nation pour lors couverte dinfamie; et bientôt il ne fût plus distingué des usures les plus afireuses, des monopoles, de la levée des subsides , et de tous les moyens malhonnêtes d'acquérir de l'argent.
Les Juife*, enrichis par leurs exactions, étaient pillés par les princes avec la même tyrannie : chose qui consolait les peuples, et ne les soulageait pas.
Ce qui se passa en Angleterre donnera une idée de ce qu'on fit dans les autres pays. Le roi Jean ^ ayantfait emprisonner les Juifis pour avoir leur bien, il y en eut peu qui n'eussent au moins quelque œil crevé : ce roi faisait ainsi sa chambre de justice. Un d'eux, à qui on arracha sept dents, une chaque jour, donna dix mille marcs d^argent à la hui-
> Yoyei Aristote, Politique, liv. I, chap. ix et x.
* Voyez , dons Marca Hispanlca, les consUtutions d*Àragoo, des années tîss et I23i ; et, dans Brussel , l'accord de Tannée 1106, passé entre le roi, la comtesse de Champagne, et Gui de I^ampierre.
' Slowe, in hit turvey o/London, \\i. HI, pag- H.
tième. Henri III tira d'Aaron, Juif d^orck , quatorze mille marcs d'argent, et dix mille pour la reine. Dans ces temps-là , on faisait violemment ce qu'on fidt aujourd'hui en Pologne avec quelque mesure. Les rois, ne pouvant fouiller dans la bourse de leurs sujets, à cause de leurs privilèges , mettaient à la torture les Juifis, qu'on ne regardait pas comme citoyens.
Enfin , il s'introduisit une coutume qui confisqua tous les biens des Juifs qui embrassaient le christianisme. Cette coutume si bizarre, nous la savons par la loi ' qui l'abroge. On en a donné des raisons bien vaines; on a dit qu'on voulait les éprouver, et faire en sorte qu'il ne restât rien de l'esclavage du démon. Mais il est visible que cette confiscation était une espèce de droit ' d'amortissement, pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu'ils levaient sur les Juifs , et dont ils étaient frustrés lorsque ceux-ci embrassaient le christianisme. Dans ces temps-là , on regardait les hommes comme des terres. Et je remarquerai, en passant, combien on s'est joué de cette nation d'un siècle à l'autre. On confisquait leurs biens lorsqu'ils voulaient être chrétiens; et, bientôt après, on les fit brûler lorsqu'ils ne voulurent pas l'être.
Cependant on vit le commerce sortir du sein de la vexation et du désespoir. Les Juifs, proscrits tour à tour de chaque pays , trouvèrent le moyen de sauver leurs effets. Par là ils rendirent pour jamais leurs retraites fixes; car tel prince qui voudrait bien se défaire d'eux ne serait pas pour cela d'humeur à se défaire de leur argent.
Ils 5 inventèrent les lettres de change : et, pai ^ ce moyen, le commerce put éluder la violence, et * se maintenir partout; le négociant le plus riche n'ayant que des biens Invisibles, qui pouvaient être envoyés partout, et ne laissaient de trace nulle part.
Les théologiens furent obligés de restreindre leurs princtpes; et le commerce, qu'on avait violemment lié avec la mauvaise foi , rentra, pour amsi dire, dans te sein de la probité.
> ËdndoonéàBasvlUe,le4 avril 1393.
* En France, les Joili étalent serfs, mainmortables, et les seigneurs leur succédaient M. Brussel rapporte un accord de Fan IfiOO, entre le rot et Thibaut , comte de Champagne, par lequel il était convenu que les Juifs de Tun ne prêteraient point dans lei terres de Tautre.
3 On sait que, sous Philippe-Auguste et seos PhlHppe le Long, l^s Juifs, chassés de France, se rébiglèrenten Lombardie , et que là Us donnèrent aux négociants étrangers et aux voyageurs des leUres secrètes sur ceux à qui Ils avalent con* lié leurs effets en France, qui furent acquittées.
D£ UëSPRIT des lois.
Ainsi nous devons aux spéculations des scol astiques tous les malheurs > qui ont accompagné la destruction du commerce; et à Tavarice des princes, rétablissement d'une chose qui le met en quelque façon hors de leur pouvoir.
Il a fallu depuis ce temps que les princes se gouvernassent avec plus de sagesse qu*ils n'auraient eux-mêmes pensé : car, par l'événement, les grands coups d'autorité se sont trouvés si maladroits, que c'est une expérience reconnue , qu'il n'y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité.
On a commencé à se guérir du machiavélisme, et on s'en guérira tous les jours. 11 faut plus de modération dans les conseils : ce qu'on appelait autrefois des coups d'État ne serait aujourd'hui , indépendamment de l'horreur, que des imprudences.
Et il est heureux pour les hommes d'être dans une situation où , pendant que leurs passions leur inspirent la pensée d'être méchants, ils ont pourtant intérêt de ne pas l'être.