‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 537 sur 975 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la nature de la monnaie.

La monnaie est un signe qui représente la valeur de toutes les marchandises. On prend quelque

métal pour que le signe soit durable > , qu'il se consomme peu par l'usage, et que, sans se détruire, il soit capable de beaucoup de divisions. On choisît un métal précieux, pour que le signe puisse aisément se transporter. Un métal est très-propre à être une mesure conunune , parce qu'on peut aisément le réduire au même titre. Chaque État y met son empreinte, afin que la forme réponde du titre et du poids , et que l'on connaisse l'un et l'autre par la seule infection.

Les Athéniens , n'ayant point l'usage des métaux, se servirent de boeufs * , et les Romains de brebis ^ ; mais un bcraf n'est pas la même chose qu'un autre bœuf, comme une pièce de métal peut être la même qu'une autre.

Cooune l'argent est le signe des valeurs des mar-* chandises , le papier est un signe de la valeur de l'ar* gent; et lorsqu'il est bon, il le représente tellement que, quant à l'effet, il n'y a point de différence.

De même que l'argent est un signe d'une chose et la représente, chaque chose est un signe de l'argent et le représente; ^t F Eut est dans la prospérité, selon que, d'un côté, l'argot représente bien toutes choses, et que, d'un autre, toutes choses représentent bien l'argent, et qu'ils sont signes les uns des autres; c'est-à-dire que, dans leur valeur relative, on peut avoir l'un sitôt que l'on a l'autre. Cela n'arrive jamais que dans un gouvernement modéré, mais n'arrive pas toujours dans un gouvernement modéré : par exemple , si les lois favorisent un débiteur injuste, les choses qui lui appartiennent ne représentent point l'argent, et n'en sont point un signe. A l'égard du gouvernement despotique, ce serait un prodige si les choses y représentaient leur signe : la tyrannie et la méfiance font que tout le monde y enterre son argent 4; les choses n'y représentent donc point l'argent.

Quelquefois les législateurs ont employé un tel art, que non-seulement les choses représentaient l'argent par leur nature, mais qu'elles devenaient monnaie conune l'argent même. César ^, dictateur,

' Le sel dont oo se sert eo Abyssinie a oe détaot, qall se ooDsomme oontinuellemeot

* Hérodote, tn Clio, nous dit que les Lydiens trouvèrent l^art de battre la monnaie; les Grecs le prirent d*eux : les monnaies d'Athènes eurent pour empreinte leur ancien boeuf, rai vu une de ces monnaies dans le cat^inet du comte de Pembrocke.

* Quelques savants ont pensé que ces bœufe et ces brebis ne furent Jamais que l'empreinte des monnaies réelles. (P.)

4 Cest un ancien usage à Alger que chaque père de famille ait un trésor.enterré. (Ladgier de Tassis, Histoire du royaume d'Alger.)

* Voyez César, de Bell. civ. lib. III.

LIVEE XXU, CHAPITRE V.

permit aux <tô)it6un de donner en payement à leurs créanciers des fonds de terre aux prix qu'ils valaient avant la guerre civile. Tibère ' ordonna que ceux qui voudraient de l'argent en auraient du trésor public, en obligeant des fonds pour le double. Sous César, les fonds de terre furent la monnaie qui paya toutes les dettes; sous Tibère, dix<mille sesterces en fonds devinrentune monnaie commune , comme cinq mille sesterces en argent.

La grande cbartre d'Angleterre défend de saisir les terres ou les revenus d'un débiteur, lorsque ses biens mobiliers ou personnels sufQsent pour le payement, et qu'il o£&e de les donner : pour lors tous les biens d'un Anglais représentaient de l'argent.

Les lois des Germains* apprécièrent en argent les satisfactions pour les torts que l'on avait faits, et pour les peines des crimes. Mais , comme il y avait très-peu d'argent dans le pays, elles réapprécièrent l'argent en denrées ou en bétail.Cecise trouve fixé dans la loi des Saxons , avec de certaines différences , suivant l'aisance et la commodité des divers peuples. D'abord^ la loi déclare la valeur du sou en bétail : le sou de deux trémisses se rapportait à un boeuf de douze mois, ou à une brebis avec son agneau; celui de trois trémisses valait un bceuf de seize mois. Chez ces peuples, la monnaie devenait bétail, marchandises ou denrée, et ces choses devenaient monnaie.

I^on-seulement l'argent est un signe des choses. Il est encore un signe de l'argent, et représente Targent, comme nous le verrons au chapitre du change.

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