‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 545 sur 975 · LIVRE XXII, CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

LIVRE XXII, CHAPITRE XL

et force les autres banquiers qui ont des payements à faire à porter leurs espèces vieilles à la monnaie; et de plus, comme il a eu insensiblement tout l'argent, il contraint à leur tour les autres banquiers à lui donner des lettres à un cbange très-haut : le profit de la fin l'indemnise en grande partie de la perte du commencement.

On sent que , pendant toute cette opération , l^tat doit souffrir une violente crise. L'argent y deviendra très-rare , r parce qu'il en faut décrier la plus grande partie; 3* parce qu'il en faudra transporter une partie dans les pays étrangers ; Z^ parce que tout le monde le resserrera , personne ne voulant laisser au prince un profit qu'on espère avoir soi-même. Il est dangereux de la faire avec lenteur; il est dangereux de la faire avec promptitude. Si le gain qu'on suppose est immodéré , les inconvénients augmentent à mesure.

On a vu ci-dessus que , quand le change était plus basque l'espèce, il y avait du profit à faire sortir l'argent ; par la même raison , lorsqu'il est plus haut que l'espèce , il y a du profit à le faire revenir.

Mais il y a un cas où on trouve du profit à faire Mrtir l'espèce , quoique le change soit au pair : c'est lorsqu'on l'envoie dans les pays étrangers , pour la faire remarquer ou refondre. Quand elle est revenue, on fait , soit qu'on l'emploie dans le pays , soit qu'on (Nrenne des lettres pour l'étranger, le profit de la monnaie.

S'il arrivait que dans un État on fît une compagnie qui eôt un nombre très^^nsidérable d'actions , et qu'on eût fait, dans quelques mois de temps, hausser ces actions vingt ou vingt-cinq fois au delà de la valeur du premier achat, et que ce même État eût établi une banque dont les billets dussent faire la fanction de monnaie , et que la valeur numéraire de ces billets fût prodigieuse pour répondre à la prodigieuse valeur numéraire des actions ( c'est le système de M. Law ) ; il suivrait de la nature de la chose que ces acUons et billets s'anéantiraient de la même manière qu'ils se seraient établis. On n'aurait pu faire monter tout à coup les actions vingt ou vingt-cinq fois plus haut que leur première valeur, sans donner à beaucoup de gens le moyen de se procurer d'immenses richesses en papier; chacun chercherait à assurer sa fortune; et, comme le change donne la voie la plus facile pour la dénaturer, ou pour la transporter où l'on veut, on remettrait sans cesse une partie de ses effets chez la nation qui règle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers ferait baisser le change. Supposons que, du temps du système, dans le rapport du titre

MOIfnSQUIEO*

et du poids de la monnaie d'argent, le taux du diange fût de quarante gros par écu; lorsqu'un papier innombrable fut devenu monnaie, on n'aura plus voulu donner que trente-neuf gros par écu ; ensuite, que trente-huit, trente-sept, etc. Cela alla si loin, que l'on ne donna plus que huit gros, et qu'enfin il n'y eut plus de change.

Cétait le change qui devait , en ce cas , régler en France la proportion de l'argent avec le papier. Je suppose que , par le poids et le titre de l'argent , l'écu de trois livres d'argent valût quarante gros , et que , le change se faisant en papier, l'écu de trois livres en papier ne valût que huit gros; la différence était de quatre cinquièmes. L'écu de trois livres en papier valait donc quatre cinquièmes de moins que l'écu de trois livres en argent.

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