I.ETTRE CIV
USBEK AU MÊME
Pour suivre Tidée de ma dernière lettre, voici & peu près ce que me disait l'autre jour un Europe assez sensé :
Le plus mauvais parti que les princes d'Asie aient pu prendre , c'est de se cacher comme ils font. Ils veulent se rendre plus respectables ; mais ils font respecter la royauté, et non pas le roi , et attachent Fesprit des sujets à un certain trône, et non pas à une certaine personne.
Cette puissance invisible qui gouverne est toujours la même pour le peuple. Quoique dix rois , qu'il ne connaît que de nom , se soient égorgés l'un après l'autre, il ne sent aucune différence : c'est comme s'il avait été gouverné successivement par des esprits.
Si le détestable parricide ^ de notre grand roi Henri IV avait porté ée coup sur un roi des Indes, maître du sceau royal et d'un trésor immense qui aurait semblé amassé pour lui, il aurait pris tran-
> Philippe-Auguste, (p.)
* Le Vieux de la Bfontagnc. (P.)
^ Ravailiae. U ooauuit soo forfait le 14 mai leio. (P.)
' quillement les rênes de l'empire sans qu'un seul homme eôt pensé à réclamer son roi , sa famille et ses enfants.
On s'étonne de ce qu'il n'y a presque jamais de changement dans le gouvernement des princes d'Orient; et d'où vient cela, si ce n'est de ce qu'il est tyrannique et affreux?
Les changements ne peuvent être faits que par le prince ou par le peuple; mais là les princes n'ont garde d'en faire, parce que dans un si haut degré de puissance ils ont tout ce qu'ils peuvent avoir : s'ils changeaient quelque chose, ce ne pourrait être qu'à leur préjudice.
Quant aux sujets , si quelqu'un d'eux forme quelque résolution, il ne saurait l'exécuter sur l'État; il faudrait qu'il contre-balançât tout à coup une puissance redoutable et toujours unique; le temps lui manque comme les moyens : mais il n'a qu'à aller à la source de ce pouvoir ; et il ne lui faut qu'un bras et qu'un instant.
Le meurtrier monte sur le trône pendant que le monarque en descend, tombe et va expirer à ses pieds.
Un mécontent en Europe songe à entretenir quelque intelligence secrète, à se jeter chez les ennemis, à se saisir de quelque place, à exciter quelques vains murmures parmi les sujets. Un mécontent en Asie va droit au prince, étonne, frappe, renverse : il en efEace jusqu'à l'idée; dans un instant , l'esclave et le maître; dans un instant, usurpateur et légitime.
Malheiureux le roi qui n'a qu'une tête! il semble ne réunir sur elle toute sa puissance que pour indiquer au premier ambitieux l'endroit où il latrouverm tout entière.
A Paris, le 17 de la lune de &d>iab 8 , 1717.
USBEIK AU »IÊME.
Tous les peuples d'Europe ne sont pas également soumis à leurs princes : 'par exemple, lliuj mCttl impatiente des Anglais ne laisse guère à leur roi le temps d'appesantir son autorité. La soumission et l'obéissance sont les vertus dont ils se piquent le moins. Ils disent là-dessus des choses bien extraordinaires. Selon eux, il n'y a qu'un lien qui puisse attacher les hommes , qui est celui de la gratitude : un man , une femme , un père et un fils , ne sont liés entre eux que par l'amour qu'ils se portent ^ ou par les bienfaits qu'il se procurent ; et ces
LETTRÉS PERSANES
flwtifii divers de reconnaissance sont Torigine de tons les rojaumes et de toutes les sociétés.
Mais si un prince , 'bien loin de faire vivre ses sujets heureux, veut les accabler et les détruire, le fondement de Tobéissance cesse; rien ne les lie, rien ne les attache à lui ; et ils rentrept dans leur liberté naturelle. Ils soutiennent que tout pouvoir sans bornes ne saurait être légitime, parce qu'il n*a jamais pu avoir d'origine légitime. Car nous ne pouvons pas, disent-ils, donner à un autre plus de pouvoir sur nous que nous n*en avons nous-mêmes : or nous n'avons pas sur nous-mêmes un pouvoir sans bornes; par exemple, nous ne pouvons pas nous ôter la vie : personne n'a donc , concluent-ils , sur fat terre on tel pouvoir.
Le crime de lèse-majesté n'est autre chose , selon eyx, qœ le crime que le plus faible commet contre le plus fort en lui désobéissant , de quelque manière qall lui désobéisse. Aussi le peuple d'Angleterre, qui 86 trouva le plus fort contre un de leurs rois, dédara-t-il que c'était un crime de lèse-majesté à un prince de faire la guerre à ses siiyets. lis ont donc grande raison quand ils disent que le précepte de leur Alooran , qui ordonne de se soumettre aux puissances, n'est pasbien difficile à suivre, puisqu'il leur est impossible de ne le pas observer ; d'autant que ce n'est pas au plus vertueux qu'on les oblige de se soumettre « mais à celui qui est le plus fort.
Les Anglais disent qu'un de leurs rois qui avait vaîDca et pris prisonnier un prince qui s'étaitrévolté el lui disputait la couronne, ayant voulu lui reprodier son infidélité et sa perfidie : Il n'y a qu'un moment, dit le prince infortuné, qu'il vient d'être décidé lequel de nous deux est le traître.
Unusurpateur déclare rebelles tous ceux qui n'ont point opprimé la patrie comme lui : et, croyant qu'il n'y a pas de loi là où il ne voit point de juges , fl fait révérer comme des arrêts du ciel les caprices du hasard et de la fortune.
k Paris, le 30 de la lime de Rebiab 2, I7i7.
LETTRE CVL
RHÉDI À USBEK
APtfU.
Tu m'as beaucoup parlé dans une de tes lettres des sciences et des arts cultivés en Occident. Tu me ras regarder comme un barbare ; mais je ne sais si Futilité que Ton en retire dédommage les hommes éa mauvais usage que Ton en fhit tdiis les jours.
J'ai ouï dire que la seule invention des bombes avait ôté la liberté à tous les peuples d'Europe. Les princes ne pouvant plusfconfier la garde des places aux bourgeois , qui, à là première bombe, se seraient rendus, ont eu un prétexte pour entretenir de gros corps de troupes r^lées avec lesquelles ils ont dans la suite opprimé leurs sujets.
Tu sais que depuis l'invention de la poudre il n'y a plus de places imprenables , c'est-à-dire , Usbeck , qu'il n'y a plus d'asile sur la terre contre l'injustice et la violence.
Je tremble toujours qu'on ne parvienne à la fin à découvrir quelque secret qui fournisse une voie plus abrégée pour faire périr les hommes, détruire les peuples et les nations entières.
Tu as lu les historiens; fais-y bien attention : presque toutes les monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique.
Il n'y a pas longtemps que je suis en Europe ; mais j'ai ouï parler à des gens sensés des ravages de la chimie. 11 semble que ce soit un quatrième fléau qui ruine les hommes et les détruit en détail , mais continuellement, tandis que la guerre, la peste, la famine, les détruisent en gros , mais par intervalles.
Que nous a servi l'invention de la boussole et la découverte de tant de peuples , qu'à nous communiquer leurs maladies plutôt que leurs richesses? * L'or et Pargent avaient été établis par une convention générale pour être le prix de toutes les marchandises et un gage de leur valeur, par la raison que ces métaux étaient rares et inutiles à tout autre usage : que nous importait-il donc qu'ils devinssent plus communs , et que, pour marquer la valeur d'une denrée, nous eussions deux ou trois signes au lieu d'un? Cela n'en était que plus incommode.
Mais, d'un autre côté, cette invention a été bien pernicieuse aux pays qui ont été découverts. Les nations entières ont été détruites; et les hommes qui ont échappé à la mort ont été réduits à une servitude si rude que le récit en a fait frémir les musulmans.
Heureuse l'ignorance des enfants de Mahomet! Aimable simplicité si chérie de notre saint prophète, vous me rappelez toujours la naïveté des anciens temps , et la tranquillité qui régnait dans le cœur de nos premiers pères. *
A Paris , le s de la lune de Rhamazan , 1717.
LETTRES PERSANES
LETTRE CVIL
USB£K A RHÉDI.
A Venise.
Ou tu ne penses pas ce que tu dis, Qju bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour t'instruire, et tu méprises toute instruction : tu viens pour te former dans un pays où Ton cultive les beaux-arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dîrai-je, Rkédi? je suis plus d'accord avec toi que tu ne Tes avec toi-même.
As-tu bien réfléchi à Tétat barbare et malheureux où nous entratneralt la perte des arts? H n'est pas nécessaire de se l'imaginer, on peut le voir. Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquelsun singe passablement instruit pourrait vivre avec honneur; il s'y trouverait à peu près à la portée des autres habitants : on ne lui trouverait point l'esprit singulier ni le caractère bizarre ; il passerait tout comme un autre, et serait distingué même par sa gentillesse.
Tu disque les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre sur la terre, et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les mieux policés. Mais, prendsy garde, ils ont appris les arts ou les ont fait exercer aux peuples vaincus ; sans cela leur puissance aurait passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est «n usage. Non : si une fatale invention venait à se découvrir, elle serait bientôt prohibée par le droit des gens; et le consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voi^s : ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres.
Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes; tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de placeimprenable : c'est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujoud'hui terminées plus tôt qu'elles ne l'étaient autrefois.
Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que, depuis l'invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu'elles ne l'étaient, l«jrcc qu'il n'y a presque plus de mêlée.
Et quand il se serait trouvé quelque cas particulier où un art aurait été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter ?Pensea-lu, Rhédî, que lareli-
j gîon que notre saint prophète a apportée du ciel soit pernicieuse, parce qu'elle servira quelque jour à confondre les perfides chrétiens?
Tu crois que les arts amollissent les peuples^ et par là sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses , qui fut l'effet de leur mollesse; mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Gre<;s , qui les subjuguèrent, cultivaient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.
Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés , on ne parle pas du moins des gens qui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le plus le courage.
U n'est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais comme dans un pays pohcé ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre, à moii» que de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il s'ensuit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts.
Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle , et où l'on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande, et elle estobéie plus promptement que ne serait notre monarque; parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre.
Cette ardeur pour le travail , cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition , depuis les artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au-dessous de lui . Vous voyez à Paris un homme qui a dé quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse, et court risque d'accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi vÏY/é.
l^ même esprit gagne la nation; on n'y voit que travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant?
Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand nombre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie; je le soutiens, cet État serait le plus misérable qu'il y eût au monde.
LETTRES PEaSANflS
Quand les habitants auraient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins , le peuple dépérirait tous les jours; et rÉtat derieodrait si faible, qu'il n'y aurait si petite puissance qui ne fût en état de le conquérir.
Je pourrais entrer ici dans un long détail, et te £ûre Toir que les revenus des particuliers cesseraient presque absolument, et par conséquent ceux du prince. 11 n*y aurait presque plus de relation de facultés entre les citoyens; cette circulation de richesses et eette progression de revenus qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres , cesseraient absolument ; diacun ne tirerait de revenu que de sa terre , et n'en tirerait précisément que ce qu'il loi Êiut pour ne pas mourir de fiaim. Mais, comme ce n'est pas la centième partie du revenu d'un royauine, il ûudrait que le nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la centième partie.
Fais bien attention jusqu'où vont les revenus de rindustrie. Un fonds ne produit annuellement à son mattre que la vingtième partie de sa valeur ; mais, avec une pistole de couleur, un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans.
De tout ceci il faut conclure, Rhédi, que pour qu'un prince soit puissant , il faut que ses sujets vivent dans les délices ; il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités avec autant d'attention que les nécessités de la vie.
A Paris » te 14 de la lune de Chalval, 1717.
LETTRE CVin.
RICA A IBBEN
A Smiyrue.
rai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse h ses sujets ; elle ne l'est pas moins à toute rsurope par les grands troubles que sa mort pourrait produire. Biais les rois sont comme les dieux ; et, pendant qu'ils vivent , on doit les croire immorteb. Sa physionomie est majestueuse, -mais cbar- ■ante : une bdle éducation semble concourir avec un heureux naturel, et promet déjà un grand prince.
On dit que Ton ne peut jamais connaître le caractère des rois d'Occident jusqu'à ce qu'ils aient passé par les deux grandes épreuves de leur maîtresse et de leur eonfessetir. On verra bientôt l'un et l'autre
travailler à se saisir de IVsprit de celui-ci; et il se livrera pour cela de grands combats. Car, sous un jeune prince, ces deux puissances sont toujours rivales ; mais elles se concilient et se réunissent sous un vieux. Sous un jeune prince, le dervis a un rdie bien difficile à soutenir : la force du ro! fait sa faiblesse; mais l'autre triomphe également de sa &iblesse et de sa force.
Lorsque j'arrivai en France, je trouvai le feu roi absolument gouverné par les femmes; et cependant, dans rage où il était, je crois que c'était le monarque de la terre qui en avait le moins de besoin. J'entendis un jour une femme qui disait : Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel , sa valeur m'est connue; j'en parlerai au ministre. Une autre disait : Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié ; il faut qu'il soit évéque : il est homme de naissance , et je pourrais répondre de ses moeurs. 11 ne tant pas pourtant que tu t'imagines que celles qui tenaient ces discours fussent des favorites du prince; elles ne lui avaient peut-être pas parlé deux fois en leur vie : chose pourtant trèsfecile à faire chez les princes européens. Mais c'est qu'il n'y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans ^is, ou dans les provinces, qui n'ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu'il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres, et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement : c'est comme un nouvel État dans l'État ; et celui qui est à la cour, à Paris , dans les provinces , qui voit agir des ministres , des magistrats, des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue , mais qui n'en connaît point les ressorts.
Crois-tu, Ibben, qu'une femme s'avise d'être la maîtressed'un ministre pour coucheravec lui? Quelle idée ! c'est pour lui présenter cinq ou six placets tousiesmatins ; et là bontéde leur naturel parattdans Tempressement qu'elles ont de faire du bien à une infinité de gens malheureux qui leur procurent cent mille livres de rente.
On se plaint en Peirse de ce que le royaume est gouverné par deux ou trois femmes : c'est bien pis en France, où les femmes en général gouvernent, et prennent non-seulement en gros , mais métne se partagent en détail , toute l'autorité.
A Paris, le dernier de la lane de Cbalval, 1717.
LETTRES PERSANES
USBEK A ♦*♦
n y a une espèce de livres que nous ne connaissons point en Perse , et qui me paraissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant ; on est ravi de pouvoir parco^urir trente volumes en un quart d*heure.
Dans la plupart des livres, l'auteur n*a pas fiiit les compliments ordinaires , que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi morts dans une matière noyée au milieu d*une mer de paroles. Celui-ci ▼eut s'immortaliser par un in-douze; celui-là, par un in-quarto ; un autre, qui a de plus belles inclinations, vise à Fin-folio ; il faut donc qu'il étende son sujet à proportion ; ce qu'il fait sans pitié; comptant pour rien la peine du pauvre lecteur, qui se tue à rédîuire ce que Fauteur a pris tant de peine à amplifier.
Je ne sais, ***, quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages : j'en ferais bien autant si je voulais ruiner ma santé et un libraire.
Le grand tort qu'ont les journalistes, c'est qu'ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité était jamais nouvelle ! Il me semble que , jusqu'à ce qu'un bomme ait lu tous les livres anciens, il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.
Mais lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler que des ouvrages encore tout chauds de la forge, ils s'en imposent une autre, qui est d'être 'très-ennuyeux. Us n'ontgarde decritiquer les livres dont ils font les extraits, quelque raison qu'ils en aient ; et , en effet, quel est l'bomme assez hardi pour vouloir se taire dix ou douze annemis tous les mois?
La plupart des auteurs ressemblent aux poètes qui souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre, mais qui, peu jaloux de leurs épaules, le sont si fort de leurs ouvrages, qu'ils ne sauraient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et les journalistes le savent bien. Us font donc tout le contraire; ils commencent par louar la matière qui est traitée : première fadeur; de là ils passent aux louanges de l'auteur : louanges forcées ; car ils ont af&ire à des gens qui sont encore en baleine, tout prêts à se faire faire raison, et à foudroyer à coups de plume un téméraire journaliste.
A Ptris, le 6 de la lune de Zilcadé, I7i8.
LETTRE ex.
RICA A
L'université de Paris est^la fille atnée des rois de France , et très- atnée ; car elle a plus de neuf cents ans ' : aussi rêve-t-elle quelquefois.
On m'a conté qu'elle eut, il y a quelque temps, un grand démêlé avec quelques docteurs à l'occasion de la lettre Q *, qu'elle voulait que l'on prononçât comme un R. La dispute s'échauffa si fort que quelquci3-uns furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le parlement terminât le différent ; et il accorda permission, par un arrêt solennel , à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre à leur fantaisie. 11 faisait beau voir les deux corps de l'Europe les plus respectables occupés à décider du sort d'une lettre de l'alphabet!
U semble, mon cher ***, que les têtes des plus grands hommes s'étrécissent lorsqu'elles sont as** semblées , et que là où U y a plus de sages, il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s'attachent toi^jours si fort aux minuties, aux formalités , aux vains usages, que l'essentiel ne va jamais qu'après. J'ai ouï dire qu'un roi d'Aragon ^ ayant assem« blé les États d'Aragon et de Catalogne , les premières séances s'employèrent à décider en quelle langue les délibérations seraient conçues : la dispute était vive, et les États se seraient rompus mille fois, si l'on n'avait imaginé un expédient, qui était que la demande serait faite en langage catalan, et la réponse en aragonais.
A Paris, le 25 de U lune de Zilhagé, I7I8.
LETIRE CXI.
RICA A
Le rôle d'une jolie femme est beaucoup plus grave que l'on ne pense. Il n'y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa toilette, au milieu de ses domestiques; un général d'armée n'emploie pas plus d'attention à placer sa droite ou son corps de réserve , qu'elle en met à poser une mouche qui peut manquer, mais dont eUe espère ou prévoit le succès.
Quelle gêne d'esprit, quelle attention, pour concilier sans cesse les intérêts de deux rivaux, pour paraître neutre à tous les deux, pendant qu'elle est
' Elle fut fondée par Charlemngne , dans son propre palais
(P) . * n veut parler de la qoereUe de Ramus.
3 crélail en leio. — PhUIppe IV. (P.)
LETTRES PERSANES
linéô à fan et à Tautra , et se rendre médiatrice sur Ions les sujets de plainte qu'elle leur donne!
Quelle occupation pour faire venir parties de plaisirs sur parties , les faire succéder et renaître sans cesse, et prévenir tous les accident} qui pourraient les rompre!
Avec tout cela la plus grande peine n'est pas de se divertir, c'est de le paraître. Ennuyez-les tant que vous voudrez , elles vous le pardonneront , pourvu que Ton puisse croire qu'elles se sont bien réjouies.
Je fiis, il y a quelques jours, d'un souper que des fenunes firent à la campagne. Dans le chemin, elles disaient sans cesse : Au moins il faudra bien rire et bien nous divertir.
Nous nous trouvâmes assez mal assortis , et par conséquent assez sérieux. 11 faut avouer, dit une de ces CBOunes , que nous nous divertissons bien : il n'y a pas aujourd'hui dans Paris une partie si gaie que la nôtre. Gomme l'ennui me gagnait, une femme me secoua, et me dit : Eh bien! ne sommes-nous pas de bonne humeur? Oui, lui répondis-je en bâillant : je crois que je crèverai à force de rire. Cependant la tristesse triomphait toujours des réflexions; et, quant à moi, je me sentis conduit de bâillemmt en bâillement dans un sommeil léchargiqae qui finit tous mes plaisirs.
A Paris, le II de la lune de Maharran, nis.
LETTRE CXU.
USBEK A
Le r^e du feu roi a été si long, que la fin en a^ait fait oublier le commencement. C'est aujourdliui la mode de ne s'occuper que des événements arrivés dans sa minorité ; et on ne lit plus que les mémoires de ces temps-là.
Voici le discours qu'un des généraux de la ville de Paris prononça dans un conseil de guerre; et j^avoue que je n'y comprends pas grand'chose. « Messieurs , quoique nos troupes aient été repoussées avec perte, je crois qu'il nous sera facile de réparer cet échec. J'ai six couplets de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m'assure , remettront toutes choses dans l'équilibre. J'ai fait choix de quelques voix très-nettes, qui , sortant de la cavité de certaines poitrines très-fortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air qui a fait jusqu'à présent un effet tout particulier.
« Si cela ne suffit pas, nous ferons paraître une
« estampe qui fera voir Mazarin pendu.
« Par bonheur pour nous , il ne parle pas bien
français; et il l'écorche tellement, qu'il n'est
pas possible que ses a£&ires ne déclinent. Nous
ne manquons pas de faire bien remarquer au
peuple le ton ridicule dont il prononce. Nous
relevâmes, il y a quelques jours, une faute de
grammaire si grossière i qu'on en fit des farces
par tous les carrefours.
« J'espère qu'avant qu'il soit huit jours le peuple fera du nom de Mazarin un mot générique pour exprimer toutes les bétes de somme, et c^es qui servent à tirer.
« Depuis notre défaite , notre musique l'a si fil*
riaisement vexé sur le péché originel , que, pour
ne pas voir ses partisans réduits à la moitié, il a
été obligé de renvoyer tous ses pages.
« Ranimez -vous donc, reprenez courage; et
« soyez sûrs que nous lui ferons repasser les monts
a à coups de sifOet. »
A Paris, le 4 de la lune de Chahban, 1718.