‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 69 sur 975 · LETTRE CXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CXXII

' USBEK AU MÊME

L'effet ordinaire des colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie.

Il faut que les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent de ce qu'on change un bon air contre un mauvais ; d'autres qui viennent précisément de ce qu'on en change.

> L'air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempérament en est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays , nous devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine consistance , les solides à une certaine disposition, tous les deux, à un certain degré de mouvement, n^en peuvent plus souffrir d'autres, et ils résistent à un nouveau pli.

Quand un pays est désert, c'est un préjugé de quelque vice particulier de la nature du climat : ainsi , quand on 6te les hommes d'un ciel heureux pour les envoyer dans un tel pays, on fait précisément le contraire de ce qu'on se propose.

Les Romains savaient cela par expérience; ils reléguaient tous les criminels en Sardaigne, et ils y faisaient passer des Juifs. Il fallut se consoler de leur perte : chose que le mépris qu'ils avaient pour ces misérables rendait très-fecile.

Le grand Cha-Abas, voulant 6ter aux Turcs le

' Cet aUnéa se Iroare nour la première fois dans le sapplément de 17&4. (P.)

moyen d'entretenir de grosses armées sur les frontières, transporta presque tous les Arméniens hors de leur pays, et en envoya plus de vingt mille familles dans la province de Guilan, qm {{érnrent presque toutes en très-peu de temps.

Tous les transports de peuples feits à Constantinople n'ont jamais réussi.

Ce nombre prodigieux de nègres dont aous avons parlé n'a point rempli l'Amérique.

Depuis la destruction des Jui£B sous Adrien , la Palestine est sans habitants.

Il faut donc avouer que les grandes destructions sont presque irréparables, parce qu'un peuple qui manque à un certain point reste dans le même état ; et si par hasard il se rétsèlit. Il faut des siècles pour cela.

Que si dans un état de défaOlance la moindre des circonstances dont nous avons parlé vient à concourir, non-seulement il ne se r^[Mtre pas, mais il dépérit tous les jours, et tend à son anéantissement.

L'expulsion des Maures d'Espagne se fût encore sentir comme le premier jour : bien loin que ce vide se remplisse, il devient tous les jours plus grand.

Depuis la dévastation de l'Amérique, les Espagnols, qui ont pris la place de ses anciens hd>itants, n*ont pu la repeupler; au contraire, par une fatalité que je ferais mieux de nommer une justice divine , les destructeurs se détruisent euxmêmes, et se consument tous les jours.

Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois; il y a des climats si heureux, que l'espèce s'y multiplie toujours : témoin ces îles ' qui ont été peuplées par des malades que quelques vaisseaux y avaient abandonnés, et qui y recouvraient aussitôt la santé.

Mais quand ces colonies réussiraient, au lieu d'augmenter la puissance, elles ne feraient que la partager, à moins qu'elles n'eussent très-peu d'étendue, comme sont celles que l'on envoie pour occuper quelque place pour le commerce.

L^ Carthaginois avaient, comme les Espagnols, découvert l'Amérique, ou au moins de grandes îles dans lesquelles ils faisaient un commerce prodigieux; mais quand ils virent le nombre de leurs habitants diminuer, cette sage république défendit à ses sujets ce commerce et cette navigation.

J'ose le dire, au lieu de faire passer les Espagnols

' Uaatear parle peutr^tre de rile de BoorlK».

LETTRES PERSANES

dans ks Indes, il budiait fure repasser les Indiens et tous les métis en Espagne , il faudrait rendre à cette monarchie tous ses peuples dispersés; et, si la moitié seulement de ces grandes colonies se conterrait, l'Espagne devieiidrait la puissance de TEurope la plus redoutable.

Oiipeut comparer les empires à un arbre dont les bnndies trop étendues ôtent tout le suc du tronc, et ne aonrent qu'à faire de Tombrage.

Rien ne devrait corriger les princes de la fureur des eonqoétas lointaines <pie l'exemple des Portugais eidesEspagnoto.

Ces deux nations ayant conquis , avec une rapidité ineottcevable, des royaumes inunenses, plus étonnées de leurs yictoires que les peuples vaincus de leur défiute, songèrent aux moyens de les conserver, et prirent chacune pour cela une voie difiéreote.

Les Espagnols , désespérant de retenir les nations vainaies dans la fidélité , prirent le parti de les extenniner, et d'y envoyer d'Espagne des peuples fidèles : jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté* On vit un peuple, aussi nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble , disparaître de b terre à l'arrivée de ces barbares , qui semblèrent, en découvrant les Indes, avoir voulu en même temps découvrir aux hommes quel était le dernier période de la cruauté.

Par cette barbarie, ils conservèrent ce pays sous leur domination. Juge par là combien les conquêtes sont funestes, puisque les effets en sont tels : car enfin oe remède affreux était unique. Comment aundent-Us pu retenir tant de millions d'hommes dans robétssance? Comment soutenir une guerre civile de si loin? Qqe seraient-ils devenus, s'ils avaient donné le temps à ces peuples de revenir de l'admiration où ils étaient de l'arrivée de ces nouveaux dieux et de la crainte de leurs foudres?

Quant aux Portugais, ils prirent une voie tout opfOëée; ils n'employèrent pas les cruautés : aussi forent-ils bientôt chassés de tous les pays qu'ils avaient découverts. Les Hollandais favorisèrent la rébdlion de ces peuples, et en profitèrent.

Quel prince envierait le sort de ces conquérants? Qui voudrait de ces conquêtes à ces conditions ? Les uns en furent aussitôt chassés ; les autres en firent des déserts, et rendirent de même leur propre pays.

Cest le destin des héros de se ruiner à conquérir des pays qu'ils perdent soudain , ou à soumettre des nations qu'ils sont obligés eux-mêmes de détruire : comme cet insensé qui se consumait à acheter des

statues quil jetait dans la mer, et des glaces qu'il brisait aussitôt.

AFarif, le isdelahmedeRhamaian, I71S.

LETTRE CXXIIL

USBEK AU MÊBfE.

La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l'espèce. Toutes les républiques en sont une preuve constante, et, plus que toutesj la Suisse et la Hollande, qui sont les deux plus mauvais pays de l'Europe , si l'on considère la nature du terrain , et qui cependant sont les plus peuplés.

Rien n'attire plus les étrangers que la liberté , et l'opulence qui la suit toujours : l'une se fait rechercher par elle-même, et les besohis attirent dans les pays où l'on trouve l'autre.

L'espèce se multiplie dans un pays où l'abondance fournit aux enfants « sans rien diminuer de la subsistance des pères.

L'égalité même des citoyens , qui produit ordinairement l'égalité dans les fortunes , porte l'abondance et la vie dans toutes les parties du corps politique , et la répand partout.

Il n'en est pas de même des pays soumis au pouvoir arbitraire : le prince, les courtisans, et quelques particuliers, possèdent toutes les richesses, pendant que tous les autres gémissent dans une pauvreté extrême.

Si un homme est mal à son aise, et qu'il sente qu'il fera des en&nts plus pauvres que lui , il ne se mariera pas; ou s'Use marie , il craindra d'avoir un trop grand nombre d'enfants, qui pourraient achever de déranger sa fortune, et qui descendraient de la condition de leur père.

J'avoue que le rustique ou paysan , étant une fois marié, peuplera indifféremment, soit qu'il soit ri<^, soit qu'il soit pauvre; cette considération ne le touche pas : il a toujours un héritage sûr à laisser à ses enfeuats, qui est son boyau; et rien ne l'empêche àe suivre aveuglément l'instinct de la nature.

Mais à quoi sert dans un Etat ce nombred'enfimts qui languissent dans la misère ? Ils périssent presque tous à mesure qu'ils naissent ; ils ne prospèrent jamais : faibles et débiles , ils meurent en détail de mille manières , tandis qu'ils sont emportés en gros par les fréquentes maladies populaires que la misère et la mauvaise nourriture produisent toujours ; ceux qui en échappent atteignent l'âge viril sans en avoir la force, et languissent tout le reste de leur vie.

LETTRES PERSANES

Les hommes sont comme les plantes, qui ne croissent jamais heureusement si elles ne sont bien cultivées ; chez les peuples misérables , l'espèce perd, et même quelquefois dégénère.

La France peut fournir un grand exemple de tout ceci. Dans les guerres passées , la crainte où étaient tous les enfants de famille qu'on ne les enrôlât dans la milice, les obligeait de se marier, et cela dans un âge trop tendre, et dans le sein de la pauvreté. De tant de mariages il naissait bien des enfants que Ton cherche encore en France, et que la misère , la famine et les maladies en ont &it disparaître.

Quesi sous un ciel aussi heureux, dans un royaume aussi policé que la France, on fait de pareilles remarques , que sera-ce dans les autres États ?

A Paris* le 23 de la laoe de Rbamazao, 1716.

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