‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 72 sur 975 · LETTRE CXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE CXXVI

WCA A ♦♦*.

On est bien embarrassédans toutes les religions , quand il s'agit de donner une idée des plaisirs qui sont destinés à ceux qui ont bien vécu. On épouvante Êidlenient les méchants par une longue suite de peines , dont on les menace ; mais , pour les gens vertueux, on ne sait que leur promettre. Il semble qoe la nature des plaisirs soit^étre d'une courte duée : Fimagination a peine à en représenter d'au-

Tai TU des descriptions du paradis capables d'y faire iwooeet tous les gens de bon sens : les uns sans cesse de la flûte ces ombres heui; d'autres les condamnent au supplice de se étemdlement; d'autres enfin, qui les foot rêver là-haut aux maltresses d'ici-bas, n'ont poa craque cent millions d'années fussent un terme kmg pour leur ôter le goût de ces hiquiétudes

Je Bse souviens à ce propos d'une histoire que f ai oïd raconter à un homme qui avait été dans

le pays du Mogol ; elle fait voir que les préf res indiens ne sont pas moins stériles que les autres dans les idées qu'ils ont des plaisirs du paradis. ,

Une femme qui venait de perdre son mari vint en cérémonie chez le gouverneur de la ville lui demander la permission de se brûler; mais, comme dans les pays soumis aux mahométans on abolit tant qu'on peut cette cruelle coutume, il la refusa absolument.

Lorsqu'elle vit ses prières impuissantes, elle se jeta dans un furieux emportement. Voyez, disaitelle, connne on est gêné! Il ne sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler quand elle en a envie! A-t-on jamais vu rien de pareil? Ma mère, ma tante, mes sœurs, se sont bien brûlées. Et, quand je vais donander permission à ce maudit gouverneur, il se fâché, et se met à crier comme un enragé.

Il se trouva là, par hasard, un jeune bonze. Homme infidèle, lui dit le gouverneur, est-ce toi qui as mis cette fureur dans l'espritdecette femme ? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé; mais, si elle m'en croit, elle consommerason sacrifice; elle fera une action agréable au dieu Brama : aussi en sera-t-ellebien récompensée; car elle retrouvera dans l'autre monde son mari, et elle recommencera avec lui un second mariage. Que dites-vous? dît la fenune surprise. Je retrouverai mon mari? A! je ne me brûle pas. Il était jaloux, chagrin, et d'ailleurs si vieux que, si le dieu Brama n'a point fait sur lui quelque réforme , sûrement il n'a pas besoin de moi. Me brûler pour lui !... pas seulement le bout du doigt pour le retirer du fond des enfers. Deux vieux bonzes qui me séduisaient , et qui savaient de quelle manière je vivais avec lui, n'avaient garde de me tout dire; mais, si le dieu Brama n'a que ce présent à me faire, je renonce à cette béatitude. Monsieur le gouverneur, je me fais mahométane. Et pour vous, dit-elle en regardant le bonze, vous pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari que je me porte fort bien.

A Paris , le 8 de la lune de Chalval , I7I8.

LETTRE CXXVIL

RICA A USBEK

Je t'attends ici demain : cependant je t'envoie tes lettres d'Ispahan. Les miennes portent que l'ambassadeur du Grand Mogol a reçu ordre de sortir du

LETTRES FffîSANES.

royaume. On ajoute qu'on a iali arrêter le prâtoe, oncle du roi , qui est chargé de son éducation ; qu'on Ta fait conduire dans un château, ou il est très-étroitement gardé, et qu'on l'a privé de tous ses honneurs. Je suis touché du sort de ce prince, et je le plains.

Je te l'avoue , Usbek , je n'ai jamais vu eoUler les larmes de personne sans être attendri : je sens de l'humanité pour les malheureux, comme s'il n'y avait qu'eux qui fussent hommes; et les grands même, pour lesquels je trouve dans mon cœur de la dureté quand ils sont élevés, je les aime sitôt qu'ils tombent.

En effet, qu'ont-ils affaire, dans la prospérité, d'une inutile tendresse? elle approche trop de l'égalité. Ils aiment bien mieux du respect, qui ne demande point de retour. Mais, sitôt qu'ils sont déchus de leur grandeur, il n'y a que nos plaintes qui puissent leur en rappeler l'idée.

Je trouve quelque chose de bien naïf, et même de bien grand, dans les paroles d'un prince qui, prèsdetomber entre les mainsdesesennemis, voyant ses courtisans autour de lui qui pleuraient : Je sens., leur dit-il, à vos larmes que je suis encore votre roi.

▲ Paris, le s de la lune de Chahral , 17IS.

LETTRE CXXVm.

RICA A IBBEN

A Smyrne.

Tuas ouï parler mille fois du fameux roi deSuède '. Il assiégeait une place dans un royaume qu'on nomme la Norwége : comme il visitait la tranchée , seulavec un ingénieur, il a reçu un coup dans la tête, dont il est mort. On a faut sur-le-champ arrêter son premier ministre* : les états se sont assemblés, et l'ont condamné à perdre la tête.

Il était accusé d'un grand crime : c'était d'avoir, calomnié la nation, et dé luiavoir fait perdre la confiancedeson roi, forfedt qui, selon moi, mérite mille morts.

Car enfin , si c'est une mauvaise action de noircir dansl'espritdu princeledemi^de ses sujets, qu'est-

> Charles Xn. H fdt taé aa siège de FredericshaD ; le 18 décembre 1718, àf Age de treote«ix ans. « U n'était point Alexandre, mais il aurait été le meillear soldat d'Alexandre. » (Voyez YEsprit des lois, Uv. X , ch. xm.> (P.)

* Le baron de Gorlz. (P.)

ce lorsque l'on noircît la nation entière, et qu'on hii ôte la bienveillance de celui que la Providence a établi pour ftke son bonfheor?

Je voudrais que les honmies pariassent aux rois comme les anges parlent à notre saint prophète.

Tu saisquedansles banquets sacrés où le seigneur des seigneurs descend du plus sublime trône du monde pour se communiquer à ses esclaves , je me suis fait une loi sév^ de captiver une langue indocile; on ne m'a jamais vu abandonner une seule parole qui pût être amère au dernier de ses sujets. Quand il m'a faillu cesser d'être sobre, je n'ai point cessé d'être honnête homme; et dans cette épreuve de notre fidélité, j'ai risqué ma vie, et jamais ma vertu.

Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque jamais de prince si méchant, que son ministre ne le soit encore davantage; s'il fait quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée; de manière que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la bassesse d'âme de ses conseillers. Mais comprends-tu qu'un homme qui n'est que d'hier dans le ministère, qui peut-être n'y sera pas demain, puisse devenir dans un moment l'ennemi de lui-même , de sa femille, de sa patrie, et du peuple qui naîtra à jamais de celui qu'il va faire opprimer?

Un prince a des passions : le ministre les remue ; c'est de ce côté-là qu'il dirige son ministère; il n'a point d'autre but, ni n'en veut connaître. Les éourtisans le séduisent par leurs louanges ; et lui le flatte plus dangereusement par ses conseils , par les desseins qu'il lui inspire , et par les maximes qu'il lui propose.

à Paris, le 36 de la lune de Si^har, 1719.

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