‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 746 sur 975 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

ConUiluation du même sujet.

Ce qui a donné Tidée d'un règlement général fait dans le temps de la conquête, c'est qu'on a vu en France un prodigieux nombre de servitudes vers le commencement de la troisième race; et, comme on ne s'est pas aperçu de la progression continuelle qui se fit de ces servitudes, on a imaginé dans un temps obscur une loi générale qui ne fut jamais.

Dans le conmeneement de la première race, on voit im nombre infini dliommes libres, soit parmi les Francs , soit parmi les Romains ; mais le nombre des ser& augmenta tellement, qu'au commencement de la troisième tous les laboureurs et presque

Dloo da ooiBte de BoalainyilUen. Dans le ftystëme da comte , répée a toiit Ikit, et les vainqucon ont imposé les lois ; dans le syâtème de l'abbé, les Francs victorieax se sont soumis, Tépée à laaMta,«iixMtet àla railgioB des vainens. On est tenté d'alx>rd de ooncliue que toat ceque prouvent leurs opinions opposées Cest que Tun était ecclésiastique, et Tautre gentilhomme. Mais tout lesdeax avaleat trop dekmdères pour prendre leurs Idéesdansles pc^ugés deieurétat Accoutumé, pour ainsi dire, à TiTre dans Tantiquité, dont U connaissait très-bien les historiens, les poètes et les orateurs , l'abbé Dubos voit partout les «DdeDs, et ne pevt se résoudre à quitter Rome et Byiaoce. Au sortir des forêts, nos premiers rois, selon lui, ont été assez édairés pour connaître et pour faire mouvoir tous les ressorts et l'administration compliquée des Romains; il les revêt des onementsdes magbtrats de l'empire : de nos premiers monarquesU en fait presque des consuls et des proconsuls. L'abbe DniMM avait Boos les yeux le code salique et ripuaire, nos obai^ les, iKM capltolaires, les lois des Lombards, des Wisigoths, et des Bourguignons, et II cherchait toi^jours le gouvernement français dans les lois de Justinlen. Cette opiniâtreté donna un pea tfhimeur à Nontoquieu, qui a coaibattu à la fois les opinions dn QQvatt de BouIainvUliers et celles de Tabbé Dubos. Hais celte humeur rendit seulement la discussion plus vive et plus piquante ; elle lui lit porter la gaieté d'un esprit aimable au milieu deslois |éodaIes,etiui inspira unemulUtude de ces traits •aâUaatspar lesquels un esprit supérieur renverse d'un mot les jophismes d'un volume. (Gàrat. Jbid.)

* Ifêc preme , née tummum mtdire per €Bihêm eurrum, Aliiut egres$mê, cotUstia tecta cremabis; Inférhu, terras : medio MêêsimMS ibis.

Neu U dexterhr tortum decUnet ad An§uem , Nem stjMeriar presmm rota ducat ad Aram : imtêr utrwmque Une.,,

Otu». Metam. Ub. II.

tous les lud[>itants des villes se trouvèrent ser£s et, au lieu que, dans le commencement de la première, il y avait dans les villes à peu près la même administration qœ chez les Romains, des corps de bourgeoisie, un sénat, des cours de judicature, on ne trouve guère vers le commencement de la troisième qu*un seigneur et des serfs.

Lorsque les Francs, les Bourguignons et les Goths faisaient leurs invasions , ils prenaient Tor , Targent , les meubles, les vêtements, les hommes, les femmes , les garçons , dont Tarmée pouvait se charger : le tout se rapportait en commun , et Tarmée le partageait*. Le corps entier de Thistoire prouve qu'après le premier établissement, c'est-à-dire après les premiers ravages, ils reçurent à composition les habitants . et leur laissèrent tous leurs droits politiques et civils. C'était le droit des gens de ces temps-là : on enlevait tout dans la guerre , on accordait tout dans la paix. Si cela n'avait pas été ainsi, comment trouverions-nous dans les lois saliques et bourguignones tant de dispositions contradictoires à la servitude générale des hommes?

Mais ce que la conquête ne fit pas, le même droit des gens 3, qui subsista après la conqu^e, le fit : la résistance, la révolte, la prise des viHes, emportaient avec elles la servitude des habitants. IX comme, outre les guerres que les différentes nations conquérantes firent entra elles , il y «U cela de particulier chez les Francs, que les divers partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres dviles entre les frères ou neveux , dans lesquelles ce droit des gens fut toujours pratiqué, les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres pays; et c'est, je crois, une des causer de la difféjreuce qui est entre nos lois françaises ^ celles d'Italie et d'Espagne , sur les droits des seigneurs.

La conquête ne fut que l'affaire d'un moment et le droit des gens que l'on y employa produisit quelques servitudes. L'usage du même droit des gens, pendant plusieurs siècles, fît que les servitudes s'étendirent prodigieusement.

Theuderic <, croyant que les peuples d'Auver-

' Pendant que la Gaule était sous la dominaUon des Romains, ils formaient des corps parUcuUers : c'étaient ocdmairement des alfraodûs ou descendants d'alïrancbis.

* Voyez Grégoire de Tours, liv. il, ohap. xxvn ; Âimoin, Il V. I, cbap. xu.

* Voyez les Fies des saints citées ci-après.

* Grégoirb ns Tours, U v. m. — Montesquieu s'éloigne ici du véritable sens de Grégoirede Tours. Suivantcet historien, Clotaire et Cbildebert, qui se préparaient à envahir la Bourgogne, ayant appelé à leur aide Théodoric leur frère, et celui-ci ayant

DE L'ESPRIT DES LOIS

gne ne lui étaient pas fidèles, dit aux Francs de son partage : « Suivez-moi : je vous mènerai dans « un pays où vous aurez de l'or, de Targent, des « captife, des vêtements, des troupeaux en abon- « dance; et vous en transférerez tous les hommes « dans vos pays.»

Après la paix qui se fit entre Contran et Chilpéric > , ceux qui assiégeaient Bourges ayant eu ordre de revenir, ils amenèrent tant de butin , qu'ils ne laissèrent presque dans le pays ni hommes ni troupeaux.

Théodoric, roi dltalie, dont l'esprit et la politique étaient de se distinguer toujours des autres rois barbares , envoyant son armée dans la Gaule , écrit au général : « * Je veux qu'on suive les lois « romaines, et que vous rendiez les esclaves fuu gitifs à leurs maîtres : le défenseur de la liberté « ne doit point favoriser Tabandon de la servitude. « Que les autres rois se plaisent dans le pillage et N la ruine des villes qu'ils ont prises ; nous vou- « Ions vaincre de manière que nos sujets se plai- « gnent d'avoir acquis trop tard la sujétion. » H est clair qu'il voulait rendre odieux les rois des Francs et des Bourguignons , et qu'il faisait allusiota à leur droit des gens.

Ce droit subsista dans la seconde race : f armée de Pépin étant entrée en Aquitaine , revint en France chargée d'un nombre infim' de dépouilles et de serfs, disent les annales de Metz ^.

Je pourrais citer des autorités sans nombre 4. Et comme, dans ces malheurs, les entrailles de la charité s'émurent ; comme plusieurs saints évéques, voyant les captifs attachés deux à deux, employèrent l'argent des églises, et vendirent même les vases sacrés pour en racheter ce qu'ils purent; que des saints moines s'y employèrent; c'est dans la vie de saints que l'on trouve les plus grands éclaircissements sur cette matière ^. Quoiqu'on puisse reprocher aux auteurs de ces vies d'avoir été quelque-

refosé de se Joindre à eax , les Francs , à qai cette expédition sooriatt, menacèrent de le quitter et de suivre ses firèies. Alors Théodoric, pour prévenir cette déCection, proposa aux Francs deleseondafre en Auvergne, où ils trouveraient, dlsalt-U, autant d*or et d*argf nt quMIsen pouvaient souhaiter; etpar ceUe promesse U les retint dans le devoir. (P.)

' GRÉGomE DE Tours, liv. YI, cbap.'xxxi.

* Lettre xLin , liv. Ill , dans Cassiodore.

3 Sur ran 763. InnumcrabUibut spoliés et capUvi» totuM ille exereitus diiatus, in Pranciam revenu» esL

4 AnnaUê de Fulde, année 739 ; Paul Diacre, de gettia Longohardorum, liv. III, chap. xxx, et Uv. IV, chap. i ; et les Fie» de» saints citées note suivante.

^ Voyez les vies de saint Ëpiphane, de saint Eptadins, de saint Césalre, de saint Fidole , de saint Porclen,de saint Trévérius, de saint Eusichius, et de saint Léger ; les miracles de saint Ju • lien.

fois un peu trop crédules sur des choses que Dieu a certainement faites si elles ont été dans l'ordre de ses desseins, on ne laisse pas d'en Urer de grandes lumières sur les moeurs et les usages de ces tempslà.

Quand on jette les yeiix sur les monimients de notre histoire et de nos lois, il semble que tout est mer , et que les rivages mêmes manquent à la mer > . Tous ces écrits froids, sees , insipides et durs , il feut les lire , il fout les dévorer , comme la Fable dit que Saturne dévorait les pierres.

Une infinité de terres que des hommes libres faisaient valoir se changèrent en mainmortables *. Quand im pays se trouva privé des hommes libres qui l'habitaient, ceux qui avaient beaucoup de serfs prirent ou se firent céder de grands territoires, et y bâtirent des villages, comme on le voit dans diverses Chartres. D'un autre côté, les hommes libres qui cultivaient les arts se trouvèrent être des serfs qui devaient les exercer : les servitudes rendaient aux arts et au labourage ce qu'on leur avait 6té.

Ce fin une chose usitée, que les propriétaires des terres les donnèrent aux églises pour les tenir eux-mêmes à cens , croyant participer par leur scarvitude à la sainteté des églises.

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