SECONDE OBJECTION
Le critique continue : « Sur quoi l'autear cite Plutarque, qui dit que la loi est la reine de toia les mortels et immortels. Mais est-ce d'un païen , etc. »
EBPONSS.
Il est vrai que l'auteur a cité Plutarque , qui dit que la loi est la reine de tous les mortels et immortels.
TEOISliMB OBJECTION.
L'auteur a dit que « la création , qui paraît élre un acte arbitraire, suppose des règles aussi InvanQ* blés que la fatalité des athées. » De ces termes , le critique conclut que l'auteur admet la £rtaKté des athées.
BÉPONSE.
Un moment auparavant il a détruit cette fatdité par ces paroles : a Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne l'univers ont dit une grande absurdité : car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? » De plus, dans le passage qu'on censure, on ne peut faire parler l'auteur que de ce dont il parle. Il ne parle point des causes, et il ne compare point les causes; mais il parle des effets, et il compare les effets. Tout l'article, celui qui le précède, et celui qui le suit, font voir qu'il n'est question id que des règles du mouvement , que l'auteur dit avoir été établies par Dieu : elles sont invariables , ces règles, et toute la physique le dit avec lui; elles sont invariables , parce que Dieu a voulu qu*elles fussent telles, et qu'il a voulu conserver le monde. Il n'en dit ni plus ni moins.
Je dirai toujours que le critique n'entend jamais le sens des choses, et ne s'attache qu'aux paroles. Quand l'auteur a dit que la création , qui paraissait être un acte arbitraire, supposait des règles aussi invariables que la fatalité des athées, on n'a pas pu l'entendre comme s'il disait que la création fè% un acte nécessaire comme la fatalité des athées, puisqu'il a déjà combattu cette fatalité. De plus.
DE L'ESPRIT DBS LOIS
iSl
Us àfHOL membres d'une comparaison doivent se rapporter; ainsi il £aAit absolument que la phrase veuille dire : La créadon , qui paraît d>bord devoir produire des règles de mouvement variables, en a d*au8si invariables que la fitalité des athées. Le critique^ encore une fois, n'a vu et ne voit que les mots.
U n'y a donc point de spinosisme dans Y Esprit des Lois. Passons à une autre accusation, et voyons s'il est vrai que l'auteur ne reconnaisse pas la religion révélée. L'auteur, à la fin du chapitre premier, parlant de l'homme, qui est une intéiligenoe finie, sujette à l'ignorance et à l'erreur, a dit : « Un tel être pouvait, k tous les instants, oublier son créateur; Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion. »
n a dit, au chapitre premier du livre vingt-quatrième : « Je n'examinerai les diverses religions du monde que par rapport au bien que l'on en tire dans réùt civil, soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre. »
« U ne fiudra que très-peu d'équité pour voir que je n'ai jamais prétendu faire céder les intérêts de la religion aux intérêts politiques, mais les unir : or, pour les unir, il faut les connaître. La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s'aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu'elles sont, après elle, le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. »
Et au chapitre second du même livre : « Un prince qui aime la religion, et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte, ou à la voix qui Fapaise. Celui qui craint la religion, et qui la hait, est comme les bêtes sauvages, qui mordent la diaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent. Celui qui n'a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu'il déchire et qu'il dévore. »
Au chapitre troisième du même livre ! « Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les dirétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses siiyets, et les siyets sur le prince. Chose admirable 1 la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'oiyet que la félicité de Fautre vie, feût encore notre bonheur dans celle-ci. »
Au diapitre quatrième du même livre : •« Sur le
caractère de la religion chrétienne et celui de k mahométane, on doit, sans autre examen, embrasser l'une et rejeter l'antre. • On prie de oontinuer.
Dans le chapitre sixième : « M. Bayle, aprèsavoir insulté toutes les religions, flétrit la religion chré- Uemie : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. Poui^ quoi non ? Ce seraient des citoyens infiniment éclairiés sur leurs devoirs , et qui auraient un très-grand zèle pocff les remplir; ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle ; plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du chistianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques.
« II est étonnant que ce grand homme n'ait pas su distinguer les ordres pour l'établissement du christianisme, d'avec le christianisme même; et qu'on puisse lui imputer d'avoir méconnu l'esprit de sa propre religion. Lorsque le législateur, au lieu de donner des lois, a donné des conseils, c'est qu'il a vu que ses conseils, s'ils étaient ordonnés comme des lois, seraient contraires à l'esprit de ses lois. »
Au chapitre dixième : « Si je pouvais un moment cesser de penser que je suis dirétien, je ne pourrais m'empêcher de mettre la destruction de la secte de Zenon au nombre des malheurs du genre humain, etc. Faites abstraction des vérités révélées, cherchez dans toute la nature, vous n'y trouverez pas de plus grand objet que les AAtonîns, etc. »
£t au diapitre treizième : « La religion païenne , qui ne défendait que quelques crimes grossiers, qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables. Mais une religion qui enveloppe toutes les passions; qui n'est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées; qui ne nous tient point attachés psur qudques chaînes, mais par un nombre innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice humaine, et commence une autre justice; qui est faite pour mener sans cesse du rq[>entir à l'amour, et de l'amour au repentir; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entte le juste et le médiateur un grand juge : une telle rdigion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais, quoiqu'dle donne des craintes et des espérances à tous, elle fait assez sentir que , s'il n'y a point de crime qui , par sa nature, soit inexpiable, toute une vie peut l'être; qu'il se-
Si.
sat
DEFENSE
rait très-dangereux de tourmenter la miséricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations; qu'inquiets sur les anciennes dettes, jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d'en contracter de nouvelles, de combler la mesure, et d'aller jusqu'au terme où la bonté paternelle finit. »
Dans le chapitre dix-neuvième, à la fin, l'auteur, après voir fait sentir les abus des diverses religions païennes, sur l'état des âmes dans l'autre vie, dit : « Ce n'est pas assez pour une religion d'établir un dogme, il faut encore qu'elle le dirige : c'est ce qu'a fait admirablement bien la religion chrétienne, à l'égard des dogmes dont nous parlons. Elle nous fait espérer un état que nous croyions , non pas un état que nous sentions ou que nous connaissions : tout, jusqu'à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles. »
Et au chapitre vingt-sixième, à la fin : « Il suit tie là qu'il est presque toujours convenable qu'une religion ait des dogmes particuliers, et un culte général. Dans les lois qui concernent les pratiques île culte, il faut peu de détails; par exemple, des mortifications, et non pas une certaine mortification. Le christianisme est plein de bon sens : l'abstinence est de droit divin; mais une abstinence particulière est de droit de police, et on peut la -changer. »
Au diapître dernier, livre vingt-cinquième : « Mais il n'en résulte pas qu'une religion apportée d'un pays très-éloigné, et totalement différent de climat, de lois, de mœurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devrait lui pro- 'meUre. «
Et au chapitre troisième du livre vingt-quatrième: « C'est la religion chrétienne qui, malgré la grandeur de l'empire et le vice du climat, a empêché le despotisme de s'établir en Ethiopie, et a porté au milieu de l'Afrique les mœurs de l'Europe et ses lois, etc.... Tout près de là, on voit le mahométisme faireenfermer les enfantsdu roi deSennar : à sa mort, le conseil les envole égorger, en faveur de celui qui monte sur le trône.
« Que, d'un côté. Ton se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des dieft grecs et romains! et, deJ'autre, la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefe; Timur et Gengis-kan, qui ont dévasté l'Asie; et nous verrons que nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. >* On supplie de lire tout le chapitre.
Dans le chapitre huitième du livre vingt-qua* trième : « Dans un pays où l'on a le malh^r d'avoir une religion que Dieu n'a pas donnée, il est toujours nécessaire qu'elle s'accorde avec la morale; parce que la religion, même fausse, est le meilleur garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes. »
Ce sont des passages formels. On y voit un écrivain qui non-seulement croit la religion chrétienne, mais qui l'aime. Que dit-on pour prouver le contraire? Et on avertit, encore une fois, qu'il faut que les preuves soient proportionnés à l'accusation : cette accusation n'est pas frivole, les preuves ne doivent point* l'être. Et comme ces preuves sont données dans une forme assez extraordinaire, étant toujours moitié preuves, moitié injures, et se trouvant comme enveloppées dans la suite d'un discours fort vague, je vais les chercher.
PBBIIIBBB OBJECTION.
L'auteur a loué les stoïciens, qui admettaient une fatalité aveugle, un enchaînement nécessaire^ etc. '. C'est lo fondement de la religion naturelle.
BBPONSB.
Je suppose un moment que cette mauvaise manière de raisonner soit bonne. L'auteur a-t-il loué la physique et la métaphysique des stoïciens? Il a loué leur morale ; il a dit que les peuples en avaient tiré de grands biens : il a dit cela, et il n'a rien dît de plus. Je me trompe; il a dit plus, car, dès la première page du livre, il a attaqué cette fatalité des stoïciens : il ne l'a donc point louée, quand il a loué les stoïciens.
SBCOlfDB OBJBCTÎON.
L'auteur a loué Bayle, en l'appelant un grand homme *.
BBPONSB.
Je suppose, encore un moment, qu'en général cette manière de raisonner soit bonne : elle ne l'est pas du moins dans ce cas-ci. Il est vrai que l'auteur a appelé Bayle un grand homme; mais il a censuré ses opinions : s'il les a censurées, il ne les admet pas. Et puisqu'il a combattu ses opinions, il ne l'appelle pas un grand homme à cause de ses opinions. Tout le monde sait que Bayle avait un grand esprit, dont il a abusé; mais, cet esprit dont il a abusé, il l'avait. L'auteur a combattu ses so-
> Page I0& de la deuxième feuille du 16 octobre 1749. » ibid.
DE L'ESPRIT lyES LOIS.
phismes, et il plaint ses égarements. Je n'aime point les gens qui renversent les lois de leur patrie; mais j*aurais de la peine à croire que César et Cromwell fussent de petits esprits. Je n'aime point les conquérants; mais on ne pourra guère me persuader qu'Alexandre et Gengis-kan aient été des génies communs. H n'aurait pas fallu beaucoup d^esprit à l'auteur pour dire que Bayle était un homme abominable; mais il y a apparence qu'il n'aime point h dire des injures , soit qu'il tienne cette disposition de la nature, soit qu'il l'ait reçue de son éducation. J'ai lieu de croire que s'il prenait la plume, il n'en dirait pas même à ceux qui ont cherché à lui faire un des plus grands maux qu'un homme puisse faire à un homme, en travaillant à le rendre odieux à tous ceux qui ne le connaissent pas, et suspect h tous ceux qui le connaissent.
De plus j'ai remarqué que les déclamations des hommes furieux ne font guère d'impression que sur ceux qui sont ftnrieux euxnnémes. La plupart des lecteurs sont des gens modérés : on ne prend guère un livre que lorsqu'on est de sang-froid; les gens raisonnables aiment les raisons. Quand fauteur aurait dit mille injures à Bayle, il n'en serait résulté ni que Bayle eât bien raisonné, ni que Bayle eût mal raisonné : tout ce qu'on en aurait pu conclure aurait été que l'auteur savait dire des injures.