‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 82 sur 975 · LETTRE CXLV · texte numérisé non relu

LETTRE CXLV

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Un homme d'esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes; il s'ennuie avec tout ce grand non[dl)ie de gens qu'il lui.

LETTRES PERSANES

plaît appeler mauvaise compagnie ; il est impossible qu'il ne fasse un peu sentir son dégoût : autant d^ennemis.

Sûr de plaire quand il voudra , il néglige très-sou- Tent de le faire.

Il est porté à la critique , parce qu'il voit plus de choses qu*un autre, et les sent mieux.

n ruine presque toujours sa fortuné , parce que son esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises, parce qu^ii hasarde beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop grandes distances. Sans compter que, dans la naissance d*un projet , il est moins frappé des difQcultés qui viennent de la chose , que des remèdes qui sont de lui , et qu'il tire de son propre fonds.

Il néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de presque toutes les grandes affaires.

L*homme médiocre, au contraire, cherche à tirer parti de tout : il sent bien qu'il n'a rien à perdre en négligences.

L'approbation universelle est plus ordinairement pour l'homme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci; on est enchanté d'ôter à celui-là. Pendant que l'envie fond sur l'un , et qu'on ne lui pardonne rien , on supplée tout en faveur de l'autre : la vanité se déclare pour lui.

Mais si un homme d'esprit a tant de désavantages, que dirons-nous de la dure condition des savants?

Je n'y pense jamais que je ne me rappelle une lettre d'un d'eux à un de ses amis. La voici :

« MONSIBUB,

« Je suis un homme qui m'occupe toutes les nuits à regarder, avec des lunettes de trente pieds , ces grands corps qui roulent sur nos têtes ; et quand je veux me délasser, je prends mes petits microscopes , et j'observe un ciron ou une mite. :( Je ne suis point riche , et je n'ai qu'une seule chambre ; je n'ose même y faire du feu , parce que j'y tiens mon thermomètre, et que la chaleur étrangère le ferait hausser. L'hiver dernier je pensai mourir de froid ; et quoique mon thermomètre, qui était au plus bas degré , m'avertît que mes mains allaient se geler, je ne me dérangeai point ; et j'ai la consolation d'être instruit exactement des changements de temps les plus insensibles de toute Tannée passée, n Je me communique fort peu, et de tous les

« gens que je vois je n'en connais aucun. Mais il « y a un homme à Stockholm , un autre à I^ip- « sick , un autre à Londres , que je n'ai jamais vus , « et que je ne verrai sans doute jamais, avec les- « quels j'entretiens une correspondance si exacte , a que je ne laisse pas passer un courrier sans leur « écrire.

« Mais quoique je ne connaisse personne dans « mon quartier, je suis dans une si mauvaise ré- « putation , que je serai à la fin obligé de le quitter. « Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par « une de mes voisines, pour avoir fait la dissec- « tion d'un chien qu'elle prétendait lui appartenir. « La femme d'un boucher, qui se trouva là , se mit « de la partie; 'et pendant qucT celle-là m'accablait « d'injures , celle^i m'assommait à coups de pierres, « conjointement avec le docteur ***, qui était avec a moi , et qui reçut un coup terrible sur l'os fron- « tal et occipital, dont le siège de sa raison fut très- « ébranlé.

« Depuis ce temps-là, dès qu'il s'écarte quelque « chien au bout de la rue , il est aussitôt décidé « qu'il a passé par mes mains. Une bonne bour- « geoise qui en avait perdu un petit , qu'elle aimait , « disait-elle, plus que ses enfants , vint l'autre jour « s'évanouir dans ma chambre; et, ne le trouvant « pas , elle me cita devant le magistrat. Je crois que « je ne serai jamais délivré de la malice importune t de ces femmes qui, avec leurs voix glapissantes , a m'étourdissent sans cesse de Poraison funèbre « de tous les automates qui sont morts depuis dix « ans.

« Je suis , etc. »

Tous les savants étaient autrefois accusés de magie. Je n'en suis point étonné. Chacun disait en luimême : Tai porté les talents naturels aussi loin qu'ils peuvent aller; cependant un certain savant a des avantages sur moi : il faut bien qu'il y ait là quelque diablerie.

A présent que ces sortes d'accusations sont tombées dans le décri , on a pris un autre tour; et un savant ne sauraitguèreéviter le reproche d'irréligion ou d'hérésie. Il a beau être absous par le peuple : la plaie est faite ; elle ne se fermera jamais bien. C'est toujours pour lui un endroit malade. Un adve^ire viendra , trente ans après , lui dire modestement : A Dieu ne plaise que je dise que ce dont on vous accuse soit vrai; mais vous avez été obligé de vous défendre. C'est ainsi qu'on tourne contre lui sa justification même.

S'il écrit quelque histoire , et qu'il ait de la noblesse dans l'esprit, et quelque droiture dans le

LETTRES PERSANES

eoNir, on lui suseite mille persécutions. On ira contre loi 80ule?erlemagi8trat8urunfaitqui 8*e8t passé ily a mlUe ans ; et on Toodraque sa plume soit captive, si elle n*est pas vénale.

Plos heureux cependant que ces hommes lâches qui abandonnent leur foi pour une médiocre pension ; qui , à prendre toutes leurs impostures en détail, ne les vendent pas seulement une obole; qui renversent la constitution de Tempire , diminuent les droits d'une puissance, augmentent ceux d'une autre , donnent aux princes , ôtent aux peuples , font revivre des droits surannés , flattent les passions qui sont en crédit de leur temps, et les vices qui sont sur le trône , imposant à la postérité d'autant plus indignement , qu'elle a moins de moyens de détruire Imr témoignage. .

Hais ce n'est point assez, pour un auteur, d'avoir essuyé toutes ces insultes; ce n'est point assez pour lui d'avoir été dans une inquiétude continuelle sur le SQOoès de son ouvrage : il voit le jour enfin , cet ouvrage qui lui a tant coûté; il lui attire des querelles de toutes parts. Et comment les éviter? Il afah un sentiment; il l'a soutenu par ses écrits : il ne gavait pas qu'un homme à deux cents lieues de fan avait dit tout le contraire. Voilà cependant la guerre qui se déclare.

Encore s'il pouvait espérer d'obtenir quelque considération ! Non : il n'est tout au plus estimé que de ceux qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits ; et il est à son tour regardé comme un visionnaire par edui qui a une bonne mémoire.

Quant à ceux qui font profession d'une orgueilleuse ignorance, ils voudraient que tout le genre humain fût enseveli dans l'oubli où ils seront euxmaoes.

Un homme à qui il manque un talent se dédommage en le méprisant : il ôte cet obstacle qu'il rencontrait entre le mérite et lui ^ et par là se trouve an niveau de celui dont il redoute les travaux.

Enfin, il faut joindre à une réputation équivoque la privation des plaisirs et la perte de la santé. De Paris, le ao de la Itme de Chahban, l7ao.

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