‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 845 sur 975 · A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

tlONONCÉ LE 24 JAIfTlBR I7SS.

MBssisoms,

En m'accordant la place de M. de Sacy, vous avez moins appris au public ce que je suis que ce que je dois être.

Vous n'avez pas voulu me comparer à hii , mais me le donner pour modèle.

Fait pour la société, il y était aimable, il y était utile : il mettait la douceur dans les manières, et la sévérité dans les mœurs.

Il joignait à un beau génie une Âme plus belle encore : les qualités de l'esprit n'étaient chez hii que dans le second ordre; elles ornaient le mérite, mais ne le faisaient pas.

Il écrivait pour instruire ; et, en instruisant , il se ihisait toujours aimer. Tout respire dans ses

ouvrages la candeur et la probité; le bon naturel s'y fait sentir : le grand homme ne s'y montre jamais qu'avec l'honnête homme.

Il suivait la vertu par un penchant naturel, et il s'y attachait encore par ses réflexions. Il jugeait qu'ayant écrit sur la morale, H devait être plus difficile qu'un autre sur ses devoirs ; qu'il n*y avait point pour lui de dispenses , puisqu'il avait donné les règles ; quil serait ridicule qu'il n'eût pas la force de faire des choses dont il avait cru tous les honunes capables ; qu'il abandonnât ses propres maximes, et que dans chaque action il eût en même temps à rougir de ce qu'il aurait fait et de ce qu'il aunit étL

Avec quelle noblesse n'exerçait-il pas sa profession! tous ceux qui avaient besoin ée lui devenaieBt ses amis. H ne trouvait presque pour récompense, à la fin de chaque jour, que quelques bonnes actions de plus. Toujours moins riche, et tofuyours plus désintéressé , il n'a presque laissé à ses enfuits que rbonneur d'avoir eu un si illustre père.

Vous aimez. Messieurs, le(i hommes vertueux; vous ne faites grâce au plus beau génie d'aucooe qualité du cœur; et vous regardez les talenU sans la vertu comme des présents funestes, uniquement propres à donner de la force ou un plus grand jour à nos vices.

Et par là vous êtes bien dignes de ces grands protecteurs qui vous ont confié le soin de leur glotre, qui ont voulu aller à la postérité, mais qui ont voulu y aller avec vous.

Bien des (orateurs et des poètes les ont célébrés; mais il n'y a que vous qui ayez été établis pour leur rendre, pour ainsi dire, un culte réglé.

Pleins de zèle et d'admiration pour ces glands honunes , vous les rappelez sans cesse à notre mémoire. Effet surprenant de l'art! vos chants sont continuels, et ils nous paraissent toujours nouveaux.

Vous nous étonnez toujours quand vous oéiâirei ce grand ministre < qui tira du chaos les règles de la monarchie ; qui apprit à la France le secret de ses forces, à l'Espagne celui de sa faiblesse; Ma à TANemagne ses chaînes , lut en donna de nouvdles, brisa tour à tour toutes les puissances , et destina , pour ainsi dire, Louis le Grand aux grandes choses qu'il fit d^uis.

Vous ne vous ressemblez jamais dans les éloges que vous faites de ce chancelier * qui n'dnisa de la confiance des rois, ni de l'diiéissance des peuples , et qui , dans l'exercice de la magistrature , fut

> Ricbelieu.

« Seguier.

IHÂLOGUE DE SYLLA ET D'EUCHATE.

pattion , comme les lois qui absolvent el qui punisseot sans aimer ni haïr.

Mais Ton aime surtout à vous voir travailler à Ten vi au portrait de Louis le Grand , ce portrait toujours eommepcé et jamais fini, tous les jours plus avancé et tous les jours plus difficile.

Nous concevons à peine le règne merveilleux que vous chantez. Quand vous nous faites voir les sciences partout encouragées, les arts protégés, les belles-lettres cultivées , nous croyons vous entendre parler d'un règne paisible et tranquille. Quand vous chantez les guerres et les victoires , il semble que vous nous racontiez Thistoire de quelque peuple sorti du Mord pour changer la face de la terre. Ici nous voyons le roi, là le héros. Cest ainsi qu*un fleuve majestueux va se changer en un torrent qui renverse tout ce qui s*oppose à son passage; c'est ainsi que le ciel paraît au laboureur pur et serein, tandis que dans la contrée voisine il se couvre de feu , dédairs et de tonnerres.

Vous m'avez. Messieurs, associé à vos travaux ; vous m'avez élevé jusqu'à vous, et je vous rends grâce de ce qu'il m'est permis de vous connaître oûeux et de vous admirer de plus près.

Je vous rends grâces de ce que vous m'avez donné un droit particulier d'écrire la vie et les actions de notre jeune monarque. Puisse-t-il aimer à entendre les ék^es que l'on donne aux princes pacifiques ! que le pouv<nr immense que Dieu a mis entre ses mains soit le gage du bonheur de tous ! que toute la terre rqiose sous son trône ! qu'il soit le roi d'une nation , et le protecteur de toutes les autres! que tous les peuples l'aiment, que ses sujets l'adorent, et qu^il n^y ait pas un seul homme dans l'univers qui s'afflige de son bonheur et craigne ses prospérités ! périssent enfin ces jalousies fatales qui rendent les honmies ennemis des hommes ! que le sang humain , ce sang qui souille toujours la terre, soit épargné! et que, pour parvenir à ce grand objet, ce ministre > nécessaire au monde, ce ministre tel que le peuple français aurait pu le demander au ciel , ne cesse de donner ces conseils qui vont au cœur du prince, toujours prêt à faire le bien qu'on lui propose, ou à réçarer le mal qu'il n'a point fait, et que le temps a produit!

Louis nous a fait voir que, comme les peuples sont soumis aux lois , les princes le sont à leur parole sacrée; que les grands rois, qui ne sauraient être liés par une autre puissance, le sont invinciblement par les chaînes qu'ils se sont faites comme le Dieu

• Le cardinal de Fleury.

qu'ils représentent, qui est toujours indépendant, et toujours fidèle dans ses promesses.

Que de vertus nous présage une foi si religieusement gardée ! ce sera le destin de la France qu'après avoir été agitée sous les Valois , affermie sous Henri, agrandie sous son successeur, victorieuse ou indomptable sous Louis le Grand, elle sera entièrement heureuse sous le règne de celui qui ne s^a point forcé à vaincre, et qui mettra toute sa gloire à gouverner.

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