‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 950 sur 975 · LETTRE DE M«« LA DUCHESSE D'AIGUILLON · texte numérisé non relu

LETTRE DE M«« LA DUCHESSE D'AIGUILLON

A L*ABBé DE CrASCO.

Je n'ai pas eu le courage, monsieur l'abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, oi la conduite de ses amis, n'ont pu sauver une tête si dière. Je juge de vos regrets par les miens. Qtiis desiderio sU pudar tam cari capUis * ? L'intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel , ce que le roi en a dit ^ publique-

* HORAT. BpUt. Hb. I, X, 34.

> HOBAT. Lyric, lib. 1, xxiv, I.

* Louis XY envoya , outre cela , chez lai an seigneur de la cour ( le doc de Nivemob), pour avoir des nouvelles de son éUL

ment , que c'était un homme impossible à remplacer, sont des ornements a sa mémoire , mais ne consolent point ses amis. Je l'éprouve; l'impression du spec-' tacle , l'attendrissement , s'effaceront avec le temps ; mais la privation d'un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui; Je ne l'ai pas quitté 'jusqu'au moment qu'il a perdu toute connaissance, dix-huit heures avant la mort-, madame Dupré lui a rendu les mêmes soins; et le chevalier de Jaucourt * ne l'a quitté qu'au dernier moment. Je vous suis, monsieur l'abbé, toujours aussi dévouée.

De Ponlchartroin , le 17 février 17^.

95. — FRAGMENT D'UNE LETl'RE DU BARON SECONDAT DE MONTESQUIEU

A L*ABBé DE CUASOO.

Je n'ai pu lire votre lettre de Florence , du 8 février, sans le plaisir le plus sensible et la plus tendre reconnaissance. Je connais depuis longtemps de réputation M. l'abbé marquis Niccolini et monseigneur Cerati. J'en ai cent fois entendu parler à mon père dans les termes les plus afifectueiu , et qui peignaient le mieux la sympathie qui était entre

* Cette assistance ne ftiti>ai inutile au reposdu malade ; et on lui devra peut-être un Jour quelque nouvelle richesse littéraire de cet homme Ulustre, dont le public aurait été probablement privé ; car on a appris qu'un Jour, pendant que madame la duchesse d* Aiguillon était allée dîner, le P. Roulb, Jésuite irlan< dais, qui Pavait confessé, étant venu, et ayant trouvé le malade seul avec son secrétaire, fit sortir celui-ci de la chambre, et s*y enferma sous clef. Madame d*AiguiIlon, revenue d*abord après dlner,trouva le secrétaire dans l'antichambre, qui lui dit que le P. Routh ravait fait sortir, voulant parler en particulier à Montesquieu. Comme, en approdiant de la porte, elle entendit la voix du malade qui parlait avec émotion, elle frappa; le Jésuite ouvrit : « Pourquoi tourmenter cet homme mourant ? » lui dit-eUe. Alors Montesquieu, reprenant lui-même la parole , dit « : Voilà, madame, le P. Routh, qui voudrait m'obliger de « lui livrer la clef de mon armoire pour enlever mes papiers. » Madamed'AiguiUon fit des reproches de cette violence au confesseur, qui s'excusa en disant : n Bfadame, U faut que f obéisse « à mes supérieurs; » et U fut renvoyé sans rien obtenir. Ce fut ce Jésuite qui publia, après la mort de Montesquieu, une lettre supposée adressée à M. Gaultier, alors nonce à Paris, dans laquelle on fait dire à cet illustre écrivain « que c'était le ce goût du neuf et du singulier, le désir de passer pour un génie a supérieur aux pr^ugà et aux maximes communes, l'envie « de plaireetde mériter les applaudissements de ces personnes n qui donnent le ton à l'estime publique, et qui n'accordent « Jamais plus sûrement la leur que quand on semble les auton riser à secouer le Joug de toute dépendance et de toute con- « trainte , qui lui avaient mis les armes à la main contre la re* a ligion. M Le P. Routh eut l'Impudence de faire mettre un aveu aussi peu assorti au caractère de sincérité de cet écri\ ain, dans la Gazette tTUtrecht, d'abord après sa mort.

' Ce gentilhomme, fort ami de Montesquieu, avait Taii une étude particulière de la médecine , et l'exerçait simplement par goût et par amitié. C'est celui qui a fourni le plus d'articleb a. YEncyctopédie»

leurs flmes et la lienoe. J'aeeeple vos offres ' et les leurs; elles sont trop honorables à la mémoire de mon père pour n'être pas reçues avec tout le respect et toute la tendresse possible. Quelques aeadémîdeos contribueront avec plaisir à la dépense; maïs nous ne pouvons pas faire beaucoup de fond sur ces secours. Je ne puis même vous dire à présent jus^ qu'où s'étendrait leur générosité. Je ne sais si les Français sont trop vains; mais nous croyons avoir à présent en France des sculpteurs aussi bsèiles que ceux d'Italie. On était même convenu du prix avec M. Lemoine. Cest l'homme du monde le plus généreux et le plus désintéressé. L'académie française ayant désiré d'avoir un portrait » de mon père , et les pdntrès fameux de Paris ayant refusé de s'en charger, vu la difficulté de réussir avec le seul secours de la médaille frappée par les Anglais, M. Lemoine se prêta de la meilleure grflce du monde à aider un jeune peintre, par un médaillon en grand, qu'il eut la bonté de faire très-ressemblant à la petite médaille. Or M. Lemoine ayant eu une fois dans sa tête la figure de mon père, sera phis en état qu'un autre de la rendre dans un buste de marbre; et comme il

s nt Tonlaient s'aModer à l*Dtfre (pM Tabbé de Goaioo etaU d^à faite lal-nidiiie de coatrttnier à la dépense d*im buste en marbre de Montesqulea, quUl ferait exécuter en Italte par on des phM habUes Boalpteôrs, pour être placé dans la salte de Tacadémie de Bordeaux ; et cela pour CaclUter l'effet de la déllbéraUoB que cette académie avait prise d^ériger on pareil monument, mais qui était arrêtée, faute de fonds.

* Montesquieu ne s*étalt jamais soudé de se faire peftndre ; et ce ne fiit qu'après des dlfUcultés infinies quH céda aux instances de rabbé de Guasco, qui était à Bordeaux avec loi. Le peintre assurait n*aTolr jamais yu un homme dont la physionomto changeât tant d'un moment à Tautre, et qui eût si peu de p&- Ueooe à prêter ion visage.

a gardé le modèle de ce qu'il a fût, et qu'il Ta fait voir à plusieurs personnes qui ont connu mon père, ethiiont fût remarquer lesdéùnts qui étaieat restés dans ces essais, c'est encore une raison de phis pour le fiiire réussir dans un oovr^gede conséquenee.

De Bordeaux» te ss

Page 1