‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 120 sur 1093 · PHILISTE, LA NOURRICE · texte numérisé non relu

PHILISTE, LA NOURRICE

PHILISTE

Je te ferai cracher cette langue traîtresse.

Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse,

Détestable sorcière ?

LA NOURRICE

Eh bien! quoi.' qu'ai-je fait?

PHILISTE

Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait?

La NOURRICE.

Quel forfait ?

PHILISTE

Peut-on voir lâcheté plus hardie !

Joindre encor l'impudence à tant de perfidie !

LA NOURRICE

Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?

Est-ce ainsi qu'on le tient?

LA NOURRICE

Parlons avec raison ; Que t'avais-je promis ?

PHILISTE

Que de tout ton possible Tu rendrais ta maîtresse âmes désirs sensible, El la disposerais à recevoir mes vœux.

LA NOURRICE

Et ne la vois-tu pas au point oi^i tu la veux ?

PHILISTE

Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.

LA NOURRICE

Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite , Jeune et simple novice en matière d'amour , Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour. Flatter de nos discours les passions des dames. C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; C'est traiter lourdement un délicat effet ; C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait : Moi, qui de ce métier ai la haute science, Et qui, pour te servir brûle, d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, J'ai su croître sa flamme en la contredisant; J'ai su faire éclater, mais avec violence, Un amour étouffe sous un honteux silence ;

LA VEUVE, ACTE 11, SCÈNE IV. n

Et n'ai pas tant choqué que piqué ses désirs,

Dont la soif irritée avance tes plaisirs. ,

A croire ton babil, la ruse est merveilleuse , Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.

LA NOURRICE

Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. La raison et l'amour sont ennemis jurés ; Et lorsque ce dernier dans un esprit commande. Il ne peut endurer que l'autre le gourmande : Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit ; Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles; Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? Entrez, on vous attend ; ces discours superflus Reculent votre bien, et font languir Clarice. Allez, allez cueillir les fruits de mon service ; Usez bien de votre heur et de l'occasion.

PHILISTE

Soit une vérité, soit une illusion

Que ton esprit adroit emploie à ta défense.

Le mien de tes discours plus outre ne s'offense ;

Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait.

Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet.

LA NOURRICE

Que de propos perdus ! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.

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