‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 140 sur 1093 · LA VEUVE, ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LA VEUVE, ACTE IV, SCÈNE II

A peine devant elle oserait-on paraître :

De furie elle écume , et fait sans cesse un bruit

Que le désespoir forme , et que la rage suit ;

Et parmi ses transports, son hurlement farouche

Ke laisse distinguer que Clarice en sa bouche.

PHILISTE

Ne t'a-t-elle rien dit ?

LYCAS

Soudain qu'elle m'a vu , Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu : « Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre; » Kt puis incontinent , me prenant pour un autre , l'.lle m'allait traiter en auteur du forfait; Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

PHILISTE

Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne ?

LYCAS

Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger.

PHILISTE

Tu m'apprends seulement ce qui peut ni'affliger, Traître , sans que je sache où , pour mon allégeance, Adresser ma poursuite, et porter ma vengeance. Tu fais bien d'échapper ; dessus toi ma douleur. Faute d'un autre objet , eiU vengé ce malheur : ^lalheur d'autant plus grand que sa source ignorée Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée ; Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours , Qu'une plainte inutile au lieu d'un prompt secours : Faible soulagement en un coup si funeste ; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. Plains , Philiste, plains-toi , mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants ; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue , Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue ; Fais que chacun le sache , et que par tes clameurs Clarice , où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice , unique objet qui me tiens en servage , Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage ; Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. Hélas ! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte , Et ton amour, qui doute encor de mes serments , Cherche à s'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté , contente ton envie, Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes désirs ; Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de l'avoir trop aimée ; Et sure d'une foi que tu crains d'accepter. Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même !

Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer Que ma mort , à mon tour, la fera soupirer !

Simple , qu'espères-tu ? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire ; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleraient pour toi de légers châtiments. Elle en rit maintenant , cette belle inhumaine ; Elle pâme de joie au récit de ta peine , Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition.

Pauvre désespéré , que ta raison s'égare ! Et que tu traites mal une amitié si rare ! Après tant de serments de n'aimer rien que toi , Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi ; Tu veux seul avoir part à la douleur counnune ; Tu veux seul te charger de toute l'infortune , Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs Diminuer les siens , et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus , Philiste , un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme , Et peut-être déjà ce corsaire effronté Triomphe insolemment de sa fidélité.

Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue !

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