LA VEUVE, ACTE IV, SCÈNE VI
LA NOUBRICE.
De qui ?
CÉLIDAN
De son Philiste.
LA NOURRICE
ï.e cœur me le disait , que ce rusé flatteur Devait être du coup le véritable auteur.
CÉLIDAN
Je ne dis pas cela , nourrice ; du contraire , Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire.
LA NOURRICE
Quoi ! l'a-t-il délivrée.'
CÉLIDAN
Oui.
LA NOURRICE
Bons dieux !
CÉLIDAN
Sa valeur Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.
LA NOURRICE
Vous ne parlez que d'un.
CÉLIDAN
L'autre ayant pris la fuite, Pbiliste a négligé d'en faire la poursuite.
LA NOURRICE
Leur carrosse roulant , comme est-il avenu. ..
CÉLIDAN
Tu m'en veux informer en vain par le menu. Peut-être uii mauvais pas , une branche , une pierre , Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d'y rentrer.
LA NOURRICE
Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie.'
CÉLIDAN
C'est... je l'aurais nommé mille fois en un jour : Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi , nourrice , et me seconde.
LA NOURRICE
Donnez-m'en quelque adresse.
CÉLIDAN
Il se termine en don.
C'est... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est...
Alcido!).'
CÉLIDAN
Ty voilà justement.
LA NOURRICE
Est-ce lui ? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme à la fleur de son âge... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons dieux , son dessein avorte...
Mais du moins, en mourant, il nomma son a)mplLce.'»
CÉLIDAN
C'est là le pis pour toi.
LA NOURRICE
Pour moi !
CÉLIDAN
Pour toi , nourrice.
LA NOURRICE
Ah! le traître!
CÉLIDAN
Sans doute il te voulait du mal.
LA NOURRICE
Et m'en pourrait-il faire ?
CÉLIDAN
Oui , son rapport fatal....
Ne peut rien contenir que je ne le dénie.
CÉLIDAN
En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. Écoute cependant : il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avait été conçu ; Et que pour empêcher la fuite de Clarice , Ta feinte pâmoison lui lit un bon office ; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert.
LA NOURRICE
De quels daranables tours cet imposteur se sert!
Non , monsieur ; à présent il faut que je le die ,
Le ciel ne vit jamais de telle perfidie.
Ce traître aimait Clarice , et brûlant de ce feu ,
11 n'amusait Doris que pour couvrir son jeu ;
Depuis près de six mois il a tâché sans cesse
D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse;
11 n'a rien épargné qui fiU en son pouvoir;
Mais me voyant toujours ferme dans le devoir,
Et que pour moi ses dons n'avaient aucune amont. ,
Enfin il a voulu recourir à la force.
Vous savez le surplus, vous voyez son effort
A se venger de moi pour le moins en sa mort !
Piqué de mes refus , il me fait criminelle ,
Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle.
Mais, monsieur, le croit-on.'
CÉLIDAN
N'en doute aucunemetït.
Le bruit est qu'on l'apprête un rude châtiment.
LA NOURRICE
î^as ! que me dites-vous.'
CÉLIDAN
Ta maîtresse en colère lure que tes forfaits recevront leur salaire ; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. I Si tu veux éviter une infâme prison , N'attends pas son retour.
LA NOURRICE
où me vois-jo rédulie^
Si mon salul dépend d'une soudaine fuite ! Et mon esfirit confus ne sait où l'adresser.
CÉLIBAN.
J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser : Nourrice , fais chez moi , si tu veux , ta retraite ; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.
LA NOURRICE
Oserais-je espérer que la compassion...
CÉLIDAN
Je prends ton innocence en ma protection. Va , ne perds point de temps : être ici davantage Ne pourrait à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'œil, et nedis encorrien Comme après je saurai m'employer pour ton hien : Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.
LA NOURRICE
Vous me serez , monsieur, comme un dieu tutélaire.
CÉLIDAN
Trêve, pour le présent, de ces remercîments ; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.