‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 157 sur 1093 · CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS · texte numérisé non relu

CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS

CHRYSANTE

Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité ; Vous la pardonnerez à celte ardeur trop forle Qui , sans vous dire adieu , vers son objet rcDiportc

CÉLIDAN

C'est eomme doit aair un vrrilahlo amour.

Un feu moindre eiU souffert quelque plus long séjour ; Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. I\Iais puisque ainsi le ciel rejoint ces deux amants , Et que tout se dispose à vos contentements , Pour m'avancer aux miens, oserais-je, madame , Offrir à tant d'appas un cœur qui n'est que flamme , Un cœur sur qui ses yeux de tout temps absolus Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus ? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissait les esprits et d'Alcidou et d'elle , Et qu'en ce cavalier son désir arrêté Prendrait tous autres vœux pour importunitc. Cette seule raison m'obligeant à me taire , Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire ; Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu Me fait voir clairement combien j'étais déçu , Je ne condamne plus mon amour au silence, Et viens faire éclater toute sa violence. Souffrez que mes désirs, si longtemps retenus , Rendent à sa beauté des vœux qui lui sont dus ; Et du moins , par pitié d'un si cruel martyre , Permettez quelque espoir à ce cœur qui soupire.

CHRYSANTE

Votre amour pour Doris est un si grand bonheur Que je pourrais sur l'heure en accepter l'honneur; Mais vous voyez le point où me réduit Philiste , Et comme son caprice à mes souhaits résiste. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse , Tant je crains de sa part un désordre nouveau.

CÉLIDAN

Vous me tuez , madame , et cachez le couteau : Sous ce détour discret un refus se colore.

CHRYSANTE

Non, monsieur ;croyez-moi,votreoffrenoushonore.

Aussi dans le refus j'aurais peu de raison ;

Je connais votre bien , je sais votre maison.

Votre père jadis, (hélas! que cette histoire

Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!)

Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi ;

J'étais son cher objet ; et maintenant je voi

Que , comme par un droit successif de famille ,

L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pounna lillr.

S'il m'aimait , je l'aimais ; et les seules rigueurs

De ses cruels parents divisèrent nos cœurs :

On l'éloigna de moi par ce maudit usage

Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariagr ;

Et son père jamais ne souffrit son retour

Que ma foi n'eut ailleurs engagé mon amour :

En vain à cet hymen j'opposai ma constance;

Page 1