MEUTE, ACTE II, SCENE V
Tincis.
Je r6ve, et mon esprit ne s'en peut exempter ; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite , Qu'Éraste s'en offense, et s'oppose à JVlélite , Tantôt je suis ami , tantôt je suis rival ; Et, toujours balancé d'un contre-poids égal , J'ai honte de me voir insensible , ou perfide. Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé.
CHLOEIS.
Voilà bien des détours pour dire, au bout du compte , Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader ; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder. A la mode du temps , quand nous servons quelque au- C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre, [tre , Chacun en son affaire est son meilleur ami , Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.
TIRCIS
Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie , Si rien que ce rival cause ma rêverie !
CHLORIS
C'est donc assurément son bien qui t'est suspect ; Son bien te fait rêver, et non pas son respect; Et , toute amitié bas , tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse.
TIRCIS
Tu devines , ma sœur; cela me fait mourir.
Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir. Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?
TIRCIS
Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.
CHLORIS
Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?
TIRCIS
Presque à chaque moment.
CHLORIS
Laisse-le donc jaser.
Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne ; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne : Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection , Tu ne dois plus douter de son aversion ; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. On prend soudain au mot les hommes de sa sorte , Et sans rien hasarder à la moindre longueur. On leur donne la main dès qu'ils offrent le cœur.
TIRCIS
Sa mère peut agir de puissance absolue.
CHLORIS
Crois que déjà l'affaire en serait résolue ,
Et qu'il aurait déjà de quoi se contenter Si sa mère était femme à la violenter.
TIRCIS
Ma crainte diminue , et ma douleur s'apaise ; Mais si je l'abandoime, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité.
J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu.
CHLORIS
Moi , je m'en vais paisiblement attendre Le retour désiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir.