SCÈNE II
THÉANTE
Par quel malheur fatal Ai-je donné moi-même entrée à mon rival ?
• Die pour dise : expression reçue du temps de Corneille , employée quelquefois par Racine, et que Molière, après s'en être également servi , a peut-être contribué à faire disparaître du style noble, en la jetant à la fin du vers le plus ridicule du sonnet de Trissotin. (Voyez les Femmes savanks, acte III,
bC II)
De quelque trait rusé que mon esprit se vante , Je me trompe moi-même en trompant Amarante , Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter Ce que par lui je tâche à me faciliter. Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire? Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dir Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis : Ainsi tous entretiens d'entre eiLx deux sont bannis : Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite. Qu'au langage des yeux son amour est réduite. Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer? Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer? Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent : L'un dans l'autre, à tous coups, leurs regards se confondenl ; Et, d'un commun aveu, ces muets truchements Ne se disent que trop leurs amoureux tourments.
Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie! Que l'amour aisément penche à la jalousie! Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités , Où les moindres soupçons passent pour vérités ! Daphnis est tout aimable; et si Florame l'aime, Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même? Florame avec raison adore tant d'appas , Et Daphnis sans raison s'abaisserait trop bas. Ce feu , si juste en l'un , en l'autre inexcusable , Rendrait l'un glorieux, et l'autre méprisable.
Simple ! l'amour peut-il écouter la raison ? Et même ces raisons sont-elles de saison ? Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, Qui l'en affranchirait en secondant ma flamme ? fitant tous deux égaux , il faut bien que nos feux Lui fassent mêmehonte, ou même honneur tous deux : Ou tous deux nous formons un dessein téméraire , Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. Si l'espoir m'est permis , il y peut aspirer; Et s'il prétend trop haut , je dois désespérer. Mais le voici venir.