II, SCENE VUI
A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots , Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, S'est échappé de moi.
MÉLITE
Sans doute il m'aura vue , Et c'est de là que vient cette fuite imprévue.
TIBCIS.
Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pense?
MÉLITE
Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé ?
TIBCIS.
J'aimerais beaucoup mieux savoir ce qui se passe , Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.
MÉLITE
Meilleure aucunement' qu'Éraste ne voudroit. Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; Il ne saurait souffrir qu'autre que lui m'approche. Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche ! Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.
TIBCIS.
Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. Toute une légion de rivaux de sa sorte Ne divertirait pas l'amour que je vous porte , Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.
MÉLITE
Aussi le croit-il bien , ou je me trompe.
- TIBCIS.
Et vous ?
MÉLITE
Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose , Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose.
TIBCIS.
Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir.
Il faudrait que nos cœurs n'eussent plus qu'un désir,
Et quitter ces discours de volontés sujettes.
Qui ne sont point de mise en l'état oii vous êtes.
Vous-même consultez un moment vos appas ;
Songez à leurs effets , et ne présumez pas
Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême.
Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.
Un si digne sujet ne reçoit point de loi ,
De règle , ni d'avis , d'un autre que de soi.
MÉLITE
Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse. Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrais tout remettre à son commandement; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis , ce serait trop -, les rares qualités.
• Aucunemcni s'employait alors clans le sens de jwul-ôlrc, en quelque sorte. Il a perdu cette signilicalion.