‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 274 sur 1093 · SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL

DAPHMS, FLORAME.

DAPHNIS

Je n'osais t'aborder les yeux baignés de pleurs. Et devant ce rival t' apprendre nos malheurs.

FLORAME

Vous me jetez, madame , en d'étranges alarmes. Dieux ! et d'où peut venir ce déluge de larmes? Le bon homme est-il mort?

DAPHNIS

Non , mais il se dédit :

Tout amour désortnais pour toi m'est interdit : Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure, Forcer les droits d'amour, ou ceux de la nature, INIettre un autre en ta place, ou lui désobéir. L'irriter, ou moi-même avec toi me trahir. A moins que de changer, sa haine inévitable I\Ie rend de tous côtés ma perte indubitable ; Je ne puis conserver mon devoir et ma foi , Psi sans crime brûler pour d'autres ni pour toi.

Le nom de cet amant , dont l'indiscrète envie

A mes ressentiments vient apporter sa vie ?

Le nom de cet amant, qui, par sa prompte mort,

Doit , au lieu du vieillard , me réparer ce tort ,

Et qui , sur quelque orgueil que son amour se fonde,

N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde?

DAPHNIS

Je n'aime pas si mal que de m'en informer; Je t'aurais fait trop voir que j'eusse pu l'aimer. Si j'en savais le nom , ta juste déBance Pourrait à ses défauts imputer ma constance , A son peu de mérite attacher mon dédain , Et croire qu'un plus digne aurait reçu ma main.

J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre. Que tout ce que le ciel a fait paraître en terre

LA SUIVANTE, ACTE IV, SCÈiNE X.

t)e mérites , de biens , de grandeurs , et d'appas , En même objet uni , ne m'ébranlerait pas : Florame a droit lui seul de captiver mon âme; Florame vaut lui seul à ma pudique flamme Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs De mérites , d'appas , de biens , et de grandeurs.

FLORAME

Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine ! Vous me comblez de joie , et redoublez ma peine. L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir, Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir. L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice. Devenez-moi cruelle , afin que je guérisse. Guérir! ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur. Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur ; Aimez toujours Florame ; et quoi qu'il ait pu dire, Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, Ou mourir plus content que pour vous et par vous?

DAPHNIS

Puisque de nos destins la rigueur trop sévère Oppose à nos désir^^'autorité d'un père, Que veux-tu que je fasse en l'état oii je suis ? Être à toi malgré lui ? c'est ce que je ne puis ; Mais je puis empêcher qu'un autre me possède, Et qu'un indigne amant à Florame succède : Le cœur me manque. Adieu. Je sens faillir ma voix. Florame, souviens-toi de ce que tu me dois. Si nos feux sont égaux , mon exemple t'ordonne Ou d'être à ta Daphnis , ou de n'être à personne.

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