‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 307 sur 1093 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

CLÉANDRE

Ciel , à tant de malheurs nVaviez-vous destiné ! Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre? Et que notre artifice ait si mal succédé , Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé? Officieux ami d'un amant déplorable , Que tu m'offres en vain cet objet adorable! Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend ! Ce que tu m'as donné , Doraste le surprend. Tandis qu'il me supplante, une sœur me cajole; Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. On me joue, on me brave, on me tue , on s'en rit. L'un nie vante son heur, l'autre son trait d'esprit. L'un et l'autre à la fois me perd , me désespère : Et je puis épargner ou la sœur ou le frère! Être sans Angélique , et sans ressentiment ! Avec si peu de cœur aimer si puissamment! Cléandre , est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse ? Craignais-tu d'avouer une telle maîtresse? Et cachais-tu l'excès de ton affection Par honte , par dépit , ou par discrétion? Pouvais-tu désirer occasion plus belle Que le nom d'Alidor à venger ta querelle ? Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, Laisse leurs intérêts ; suis ceux de ton devoir. On supplante Alidor, du moins en apparence , Et sans ressentiment tu souffres cette offense! Ton courage est muet , et ton bras endormi ! Pour être amant discret , tu parais lâche ami ! C'est trop abandonner ta renommée au blâme; Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme , Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal ; Soutenant un ami , tu t'ôtes un rival.

Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande ; Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende» Il faut...

ALIDOR, CLÉAISDRE.

ALIDOB.

Eh bien , Cléandre , ai-je su t'obliger ?

CLÉANDRE

Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger!

' Jffiné, cVst-à-dire qui a trouvé plus fln que soi, a perdu ccllf siRnilicaiion. C'est un de ces mots que l'on regrette , parce ((u'on ne peut les remplacer (|uc par une longue i)ériplirase.

Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique.

ALIDOR

Après ?

CLKANDBE.

Après cela tu veux que je m'explique?

ALIDOR

Qu'en a-t-il obtenu ?

CLÉANDRE

Par delà son espoir ; Il l'épouse demain , lui donne bal ce soir : Juge , juge par là si mon mal est extrême.

ALIDOB.

En es-tu bien certain ?

CLÉANDRE

J'ai tout su de lui-mênîe.

ALIDOR

Que je serais heureux si je ne t'aimais point! Ton malheur aurait mis mon bonheur à son point; La prison d'Angélique aurait rompu la mienne. Quelque empire sur moi que son visage obtienne, Ma passion fût morte avec sa liberté ; Et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité Les restes d'un rival m'eussent enchaîné l'âme, Les feux de son hymen auraient éteint ma flnmme.

Pour forcer sa colère à de si doux effets , Quels efforts , cher ami , ne me suis-je point faits ! l\Ia!gré tout mon amour, prendreun orgueil faruuclie L'adorer dans le cœur, et l'outrager de bouche; J'ai souffert ce supplice , et me suis feint léger, De honte et de dépit de ne pouvoir changer. Et je vois , près du but oij je voulais prétendre , Les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre! A ces conditions mon bonheur me déplaît. Je ne puis être heureux, si Cléandre ne l'est. Ce que je t'ai promis ne peut être à personne; Il faut que je périsse , ou que jeté le donne, .l'aurai trop de moyens de te garder ma foi ; Et malgré les destins Angélique est à toi.

CLÉANDRE

Ne trouble point pour moi le repos de ton âme; Il t'en coûterait trop pour avancer ma flamme. Sans que ton amitié fasse un second effort , Voici de qui j'aurai ma maltresse ou la mort. Si Doraste a du cœur, il faut qu'il la défende, Et que l'épée au poing il la gagne ou la rende.

ALIDOR

Simple! par le chemin que tu penses tenir.

Tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir.

La suite des duels ne fut jamais plaisante :

C'était ces jours passés ce que disait Théantc ■•

Je veux prendre un moyen et plus court et plus scur »,

' Dans la comédie de la Suivante , ad. III , se. ix.

' INous avons d(jàcu l'occasiou de reniar(|uer qu'on ccri\nil

156 LA PLACE ROYALE

Et , sans aucun péril , t'en rendre possesseur. Va-t'en donc, et me laisse auprès de ta maîtresse De mon reste d'amour faire jouer l'adresse.

CLÉANDBE.

Cher ami...

ALIDOR

Va-t'en , dis-je, et par tes compliments Cesse de t'opposer à tes contentements; Désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire.

CLÉANDRE

Je vais donc te laisser ma fortune à conduire. Adieu. Puissé-je avoir les moyens à mon tour De faire autant pour toi que toi pour mon amour !

ALiDOR , seul.

Que pour ton amitié je vais souffrir de peine ! Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux. Reprendre de l'amour, afin d'en donner mieux. Mais reprendre un amour dont je veux me défaire, Qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contrai re ? Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis : Et que la peine est douce à qui sert ses amis !

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