‹ uvres complètes de P. Corneille (volume 2)Chapitre 405 sur 1093 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ISABELLE

EnDn le terme approche; un jugement inique Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique, A son propre assassin immoler mon amant, Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. Par un décret injuste autant comme sévère, Demain doit triompher la haine de mon père, La faveur du pays , la qualité du mort , Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance, Contre le faible appui que donne l'innocence , Contre un pauvre inconnu , de qui tout le forfait Est de m'avoir aimée , et d'être trop parfait ! Oui , Clindor, tes vertus et ton feu légitime, T'ayant acquis mon cœur, ont fait aussi ton crime. Mais en vain après toi l'on me laisse le jour ; Je veux perdre la vie en perdant mon amour : Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause. Et le même moment verra par deux trépas Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue; Et si ma perte alors fait naître tes douleurs , Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes D'un si doux entretien augmentera les charmes ; Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres , Présenter à tes yeux mille images funèbres, Jeter dans ton esprit un éternel effroi , Te reprocher ma mort , t'appeler après moi , Accabler de malheurs ta languissante vie. Et te réduire au point de me porter envie. Enûn...

Quoi ! chacun dort, et vous êtes ici ? Je vous jure, monsieur en est en grand souci.

ISABELLE

Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crain- Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte. [te. Ici je vis Clindor pour la dernière fois ; Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, Et remet plus avant en mon âme éperdue L'aimable souvenir d'une si chère vue.

LYSE

Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis !

ISABELLE

Que veux-tu que je fasse en l'état oiî je suis?

LYSE

De deux amants parfaits dont vous étiez servie, L'un doit mourir demain , l'autre est déjà sans vie : Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux , Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.

ISABELLE

De quel front oses-tu me tenir ces paroles ?

LYSE

Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles ? Pensez-vous , pour pleurer et ternir vos appas. Rappeler votre amant des portes du trépas ? Songez plutôt à faire une illustre conquête; Je sais pour vos liens une âme toute prête , Un homme incomparable.

ISABELLE

Ote-toi de mes yeux.

Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux.

ISABELLE

Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie ?

LYSE

Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie?

ISABELLE

D'où te vient cette joie ainsi hors de saison?

LYSE

Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.

ISABELLE

Ah! ne me conte rien.

LYSE

Mais l'affaire vous touche.

ISABELLE

Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche.

LYSE

Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs , Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs; Elle a sauvé Clindor.

ISABELLE

Sauvé Clindor ?

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