TIRCIS, LA NOURRICE, ÉRASTE , MÉLITE, CHLORIS
TIRCIS
De grâce , mon souci , laissons cette causeuse :
Qu'elle soit , à son choix , facile ou rigoureuse ,
L'excès de mon ardeur ne saurait consentir
Que ces frivoles soins te viennent divertir.
Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes,
A ce nœud qui me rend le plus heureux des liomnies ;
Et ma fidélité, qu'il va récompenser....
LA. NOURRICE
Vous donnera bientôt autre chose à penser. Votre rival vous cherche , et la main à l'épée , Vient demander raison de sa place usurpée.
ÉBASTE , à Mélite.
Non , non , vous ne voyez en moi qu'un criminel , A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie De sortir de sa gêne en sortant de la vie. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon ; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs ; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite , Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux vœux de sa Chloris.
MÉLITE
Éclaircis du seul point qui nous tenait en doute , Que serais-tu d'avis de lui répondre.'
TIRCIS
Écoute Quatre mots à quartier.
ÉRASTE
Que vous avez de tort De prolonger ma peine en différant ma mort ! De grâce , hâtez-vous d'abréger mon supplice , Ou ma main préviendra votre lente justice.
MÉLITE
Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts. Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire : De son fâcheux succès , dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir.
Donc, pour nous rcvancher de la faveur reçue , Nous en aimions l'auteur à cause de l'issue ; Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère A mis tant de pitié dans le cœur de ma mère, Que , cette occasion prise comme aux cheveux , Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses vœux ; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime : Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime , Regardez , acceptant le pardon de l'oubli , Par où votre repos sera mieux établi.
ÉRASTE
Tout confus et honteux de tant de courtoisie , Je veux dorénavant chérir ma jalousie; Et puisque c'est de là que vos félicités.... LA NOURRICE , à Érastc.
Quittez ces compliments, qu'ils n'ont pas mérités; Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence , N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneraient du trouble à leurs contentements. Mais Chloris qui s'en tait vous la gardera bonne , Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous , à l'avenir. D'un amant échappé qu'elle pensait tenir.
ÉRASTE, à Chloris.
Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place , Éraste , qu'un pardon purge de son forfait , Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance :
Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance ; Encore avez-vous vu mon amour irrité Mettre tout en usage en cette extrémité ; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte , Mes amoureux désirs, vers elle superflus , Tournent vers la beauté qu'elle chérit le plus.
TIRCIS
Que t'en semble , ma sœur ?
CHLORIS
Mais toi-même , mon frère ?
TIRCIS
Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.
Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi.
TIRCIS
Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent. Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlonsdoncpourlaforme. Oui, masœur,j'y consens, Bien sdr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants dieux que par cette alliance
EXAMEN DE MÉLTTE.
11 ne reste entre nous aucune défiance ,
Et que ni'aimant en frère, et ma maîtresse en sœur,
Nos ans puissent couler avec plus de douceur!
ÉRASTE
Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie ; Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.
CHLOBIS.
Aimez-moi seulement, et, pour la récompense , On me donnera bien le loisir que j'y pense.
TIRCIS
Oui , sous condition qu'avant la fin du jour Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour.
Vous prodiguez en vain vos faibles artifices; .le n'ai reçu de lui ni devoirs , ni services.
MÉLITE
C'est bien quelque raison ; mais ceux qu'il m'a rendus, II ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. IVfa sœur, acquitte-moi d'une reconnaissance Dont un autre destin m'a mise en impuissance; Accorde cette grâce à nos justes désirs.
TIRCIS
Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs.
ÉRASTE
Donnez à leurs souhaits , donnez à leurs prières, J)onnez à leurs raisons ces faveurs singulières; Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant , Laissez-les disposer de votre sentiment.
CHLORIS
En vain en ta faveur chacun me sollicite , .l'en croirai seulement la mère de Mélite ; .Son avis m'ôtera la peur du repentir, Et ton mérite alors m'y fera consentir.
TIRCIS
l'entrons donc ; et tandis que nous irons le prendre , Nourrice, vat'offrir pour maîtresse à Philandre.
LA NOURRICE
( Tous rentrent, et elle demeure seule. ) La , la , n'en riez point ; autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étaient assez contents. Et croyaient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittais un peu mon dédain ordinaire. A leur compte , mes yeux étaient de vrais soleils Qui répandaient partout des rayons non pareils ; .le n'avais rien en moi qui ne fût un miracle; Un seul mot de ma part leur était un oracle... Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est ceci ? Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi ! Allez ; quelle que soit l'ardeur qui vous emporte , On ne se moque point des femmes de ma sorte; El je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.
EXAMEN DE MÉLlTË.
Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'ô- Ire dans les règles, puisque je ne savais pas alors qu'il y en eftt. Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produire, et qui n'étaient pas plus réguliers que lui. Le succès en fut surprenant : il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris , malgré le mérite de celle qui était en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'était fait de plus beau jusques alors, et me fit connaître à la cour. Ce sens commun , qui était toute ma règle, m'avait fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par un seul inlrique ' , et m'avait donné assez d'aversion de cet horrible dérèglement qui mettait Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduhe le mien dans une seule ville.
La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avait jamais vu jusque-là que la comédie fil riie sans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, les parasites, les capUans, les docteurs , etc. Celle-ci faisait son effet par l'humeur enjouée de gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et de J'érence, qui n'étaient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce dont le nœud n'avait aucune justesse. Érasie y fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d'être aimé d'une pcrsoime qu'd n'a jamais entretenue, dont il ne connaît point l'écriture, et qui lui défend de l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de sa Sd'ur. Il fait plus : sur la légèreté d'une croyance si peu raisonnable, il renonce à une affection dont il était assuré, et qui était prêle d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que lui , de s'imaginer que sa fourbe causera celle rupture , qui serait toutefois inutile à son dessein, s'il ne savait de certitude que Philandre, malgré le secret qu'il lui fuit demander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manqueia pas à les montrer à Tircis; que cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'U n'a jamais vu , que les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse, et qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. Cette prétention d'Éraste ne pouvait être supportable, à moins d'une révélation ; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce , n'a pas l'esprit moins léger que les deux autres , de s'abandonner au désespoir par une même facilité de croyance , à la vue de ce caractère inconnu. Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir déviaient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont il se croit trahi , et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je
' C'est ainsi que ce mot s'écrivait ef se prononçait alors.
EXAMEN DE MÉLITE
ia (oiuianuiais dès lors en mon âme; mais comme c'était un ornement de tliéâtre qui ne manquait jamais de plaire , et se faisait souvent admiier, j'affectai volontiers ces grands égarements , et en tirai un effet que je tiendrais encore admiiable en ce temps : c'est la manière dont Éraste fait connaître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait depuis , je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un dénoùment.
Tout le cinquième acte peut passer pour inutile. Tircis cl Mélite se sont raccommodés avant qu'il commence , et par conséquent l'action est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la supposition des lettres; et ils pouvaient l'avoir su de Chloris, à qui Philandre l'avait dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants , et fait son mariage avec Chloris ; mais tout cela ne regarde plus qu'une action éi)isodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la coutume de ce temps-là, qui était de marier tout ce qu'on introduisait sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part avec un ressentiment ridicule dont on ne craint pas l'effet, ne soit point achevé, et qu'il lui fallait quelque cousine de Mélite, ou quelque sœur d'Éraste , pour le réunir avec les autres. Mais dès lors je ne m'assujettissais pas tout à fait à cette mode , et je me contentai de faire voir l'assiette de son esprit , sans prendre soin de le pourvoir d'une autre femme.
Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut;
il y a de plus une inégalité d'intervalle entre les actes qu'il faut éviter. Il doit s'être passé huit ou ([uinzc jours entre le premier et le second, et autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième il n'est pas besoin de plus d'mie heure, et il en faut encore moins entre les deux derniers , de peur de donner le temps de se ralentir à cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais même si les personnages qui paraissent deux fois dans un même acte (posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs), je ne sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de l'autre, que les acteurs aient lieu de ne pas s'entre-connaître. Au premier acte Tircis , après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre Philandre avec sa sœur, et n'en a guère davantage au second à refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit la durée de l'action , et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour s'effectuer; mais je voudrais que, pour mettre les choses dans leur justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des actes , et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît en sorte que ciiaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que ce qu'il en faut pour sa représentation.
Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités ; mais je ne m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et pour peu que le lecteur ait d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.